Une vague agitation, sans cause bien connue et bien définie régnait dans la population, on sentait que le moment de la crise approchait rapidement et que l'orage depuis si longtemps suspendu sur México ne tarderait pas à éclater avec une fureur terrible.

Don Jaime, en apparence du moins, menait la vie désœuvrée d'un homme que sa position met au-dessus de toutes les éventualités et pour lequel les événements politiques n'ont plus d'importance; il allait et venait, de ci, de là, sur les places, dans les rues, flânant et fumant son cigare, écoutant tout ce qui se disait avec la physionomie béate d'un gobe-mouche, acceptant comme vraies les plus monstrueuses inepties inventées par les nouvellistes de carrefours et pour sa part ne disant mot.

Chaque jour il allait faire une promenade vers le canal de Las Vigas; le hasard lui faisait rencontrer Jesús Domínguez, ils causaient assez longtemps en marchant côte à côte, puis ils se séparaient en apparence toujours fort satisfaits l'un de l'autre.

Cependant, depuis deux ou trois jours don Jaime ne paraissait plus être aussi content de son espion; des mots piquants, des menaces détournées avaient été échangés entre eux.

—Mon ami Jesús Domínguez, avait dit don Jaime à son espion, à la sixième ou septième entrevue qu'il avait eue avec lui, prenez garde, je crois m'apercevoir que vous essayez de jouer un double jeu, j'ai l'odorat fin, vous le savez, je flaire une trahison.

—Oh! Seigneurie, s'était écrié le señor Domínguez, vous faites erreur, je vous suis au contraire très fidèle, croyez-le bien, ce n'est pas un généreux caballero comme vous qu'on trahit.

—C'est possible; dans tous les cas, vous voilà prévenu, agissez en conséquence, et surtout ne manquez pas de m'apporter demain les papiers que depuis trois jours déjà vous me promettez.

Là-dessus, don Jaime avait quitté l'espion le laissant tout penaud de cette verte mercuriale et surtout fort inquiet de la façon dont les choses, s'il n'agissait avec prudence, pourraient tourner pour lui. Car, il faut bien l'avouer, la conscience du señor Jesús Domínguez n'était pas très tranquille: les soupçons de don Jaime n'étaient pas totalement dénués de fondement; si l'espion n'avait pas encore trahi son généreux protecteur, la pensée lui était venue de le faire, et pour un homme comme le guérillero de la pensée à l'exécution il n'y avait qu'un pas.

Aussi résolut-il de se réhabiliter par un coup d'éclat dans l'esprit de don Jaime afin de regagner sa confiance, quitte à en abuser complètement plus tard; à cet effet, il se décida à s'emparer des papiers que lui réclamait don Jaime et à les lui apporter le lendemain, résolu, s'il y trouvait un bénéfice convenable, à les lui voler après.

Le lendemain, à l'heure convenue, don Jaime était au rendez-vous; Jesús Domínguez ne tarda pas à arriver, et avec un grand étalage de dévouement selon sa coutume, il remit une liasse de papiers assez volumineuse à l'aventurier; celui-ci y jeta un coup d'œil rapide, les fit disparaître sous son manteau, et après avoir laissé tomber une lourde bourse dans la main du guérillero, il lui tourna brusquement le dos, sans écouter ses protestations.