—Eh bien après, mon noble beau-frère, lui dit-il, car ainsi que vous le désirez je renonce à feindre et je consens à vous reconnaître; quelle si belle vengeance et si complète avez-vous donc conquise après vingt-deux ans, noble descendant du cid Campeador? Celle de me contraindre à me tuer? La belle avance! Est-ce qu'un homme de ma trempe n'est pas toujours prêt à mourir? Que pouvez-vous de plus? Rien, en supposant que je roule là sanglant à vos pieds, j'emporterai avec moi dans ma tombe le secret de cette vengeance que vous ne soupçonnez même pas, et dont tous les bénéfices me restent, car je vous léguerai, en mourant, un plus profond désespoir que celui qui dans une nuit a blanchi les cheveux de votre sœur.
—Détrompez-vous, don Horacio, répondit don Jaime; vos secrets je les connais tous, et quant à vous tuer, cette considération n'entre pour moi qu'en seconde ligne dans mon plan de vengeance; je vous tuerai oui, mais par la main du bourreau, vous mourrez, déshonoré; de la mort des infâmes, du garote enfin!
—Tu mens, misérable! s'écria don Horacio avec un rugissement de bête fauve, moi, moi, le duc de Tobar! Noble comme le roi! Moi appartenant à l'une des plus puissantes et des plus anciennes familles d'Espagne! Mourir du garote! La haine t'égare, tu es fou te dis-je! Il y a un ambassadeur de Sa Majesté au Mexique.
—Oui, répondit don Jaime, mais cet ambassadeur t'abandonne à toutes les rigueurs des lois mexicaines.
—Lui, mon ami, mon protecteur, celui qui m'a présenté au Président Miramón? Cela n'est pas, cela ne peut pas être; d'ailleurs qu'ai-je à craindre des lois de ce pays, moi, étranger?
—Oui, un étranger qui a pris du service au Mexique avec un gouvernement pour le trahir au bénéfice d'un autre, cette lettre que tu demandais avec tant d'insistance au colonel don Felipe, et qu'il n'a pas voulu te vendre il me l'a donnée pour rien à moi, et ces lettres si compromettantes pour toi qui t'ont été enlevées à Puebla, grâce à don Estevan que tu ne connais pas et qui est ton cousin, se trouvent en ce moment entre les mains de Juárez; ainsi de ce côté-là tu es perdu sans ressources, car tu te lésais, la clémence n'est pas une des vertus saillantes du señor don Benito Juárez; enfin, ton secret le plus précieux, celui que tu crois si bien gardé, je le possède aussi: je connais l'existence du frère jumeau de doña Carmen, de plus je sais où il est et le puis, si je le veux, faire paraître à l'improviste devant toi: regarde, voici l'homme auquel tu avais vendu ton neveu, ajouta-t-il en désignant Loïck immobile près de lui.
—Oh! murmura-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil et se tordant les bras avec désespoir, oh! Je suis perdu.
—Oui, et bien complètement perdu, don Horacio, fit-il avec mépris, car la mort même ne saurait te sauver du déshonneur.
—Parlez, au nom du ciel! s'écria doña Maria en s'approchant de son beau-frère; n'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Que don Jaime a bien dit la vérité, que j'ai un fils enfin! Et que ce fils est le frère jumeau de ma bien-aimée Carmen.
—Oui, murmura-t-il d'une voix sourde.