«Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux, chiens, soldats, artilleurs au moment des manœuvres. Un hiver, à Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.

«Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au théâtre pour les décors. Il était profond connaisseur en chevaux et en chiens.»

PHOTO DRUET

PORTRAIT

Et voilà la toute simple raison des débuts de Lautrec. En tout cas, Princeteau étant sourd et muet, il ne pouvait pas être un maître fatigant pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient aussi quelques peintres: Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec une telle virtuosité et avec un tel éclat que tous ses portraits de chevaux semblent avoir été plaqués de luisant acajou.

Dans ce milieu de peintres, et surtout en présence de ces deux peintres de chevaux: Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit à représenter avec une opiniâtre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher. Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus favorable temps de l'hippisme. Ils montaient régulièrement, au Bois, ces cavaliers et ces amazones qui s'appelaient Émile Abeille, le comte Nicolas Potocki, le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron de la Rochette;—la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre, la comtesse de Caraman, la baronne de Beauchamp et la marquise de Louvencourt. Or, comme Princeteau, sans trop d'originalité, mais avec acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums, c'étaient ces petits albums-là, prestigieux et magiques, qui passionnaient Lautrec.

Là-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys, des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis;—et aussi, dans de discrètes allées, des silhouettes de bidets et de chevaux de manège, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les caricatures, mâles et femelles, que le goût de l'équitation pouvait engendrer,—c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus tard, développé, fera de son dessin une écriture à nulle autre pareille et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau aimait de plus en plus «son nourrisson d'atelier», ainsi appelait-il Lautrec, celui-ci put, tout à son aise, dessiner et peindre, sous les regards amusés de Princeteau. Un jour pourtant ce dernier voyant que le «nourrisson» voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement officiel s'imposa aux yeux du brave homme, peintre discipliné, qui, naturellement, croyait à la tradition, aux professeurs consacrés; et il choisit alors pour Lautrec un véritable maître, en la personne de M. Léon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant fermé presque aussitôt ses sacrées portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut son ami le plus attaché: M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.

Le soir, Lautrec retrouvait René Princeteau; et, durant toutes ces années-là, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bâti en planches, sur l'emplacement actuel du cirque Médrano, et que tout Paris envahissait.