Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou avec des chiens, ou avec des équipages. Et cela le passionne tellement qu'il ne veut même plus accomplir ses études scolaires. Il passe la première partie du baccalauréat-ès-lettres; et il en reste là.
Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un héros de concours hippique et de chasses à courre. Il n'a plus qu'à devenir le peintre des bals publics, des maisons closes, des vélodromes, de toute une population pittoresque, assurément, mais comme ce champ est borné! Souvent, au cours de sa brève vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas l'élégant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur qu'il eût pu être, en un mot la belle brute dont la vitalité sanguine et nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages? Porter un tel superbe nom: Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa et aboutir là: être l'annaliste d'une époque de pourriture! Pour oublier cela, est-ce qu'il ne sera point obligé de se jeter, à corps perdu, dans la vie, et de la brûler, la mauvaise vie, avec la plus dévorante frénésie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa, peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand même, malgré tout, d'une lignée de comtes d'altière noblesse; et seul descendant, puisqu'il avait perdu un frère, âgé d'un an, alors qu'il atteignait, lui, la troisième année de sa vie.
Soit! Ses brillantes qualités d'orgueil, d'amour de sa race, de fierté apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au service de son métier presque subi; et toute son éducation, tout le style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux erreurs congénitales, lui refusa, à lui, la taille et la force qu'elle accorde si bénévolement à tant de fils des champs ou des villes, nés dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croisés et neufs, et purs de toute consanguinité imposée depuis de trop longues années!... Et, pour la première fois, peut-être, un peintre porteur d'un nom à panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une férocité de nain haineux, mais avec une verve passionnée, avec une tenace ivresse, avec un don de tout son génie. Et toujours ce peintre-là—rare spectacle!—cherchera à chérir davantage ses modèles; il consumera une plus farouche volonté à les dessiner mieux, à les peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela qu'il usera sa méchante vie!
PARIS ET RENÉ PRINCETEAU
Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessiné et modelé quelques esquisses en terre: chevaux et chiens d'équipage; mais il ne convient pas de voir ici une véritable hérédité pour Lautrec, qui va, au contraire, après quelques essais, se donner tout entier aux bals et aux maisons closes, à des hôtes de cirques et de bars.
C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait dans une sorte d'impasse, au no 233, du faubourg Saint-Honoré! Ce peintre, comme par un décret de la Providence, c'était René Princeteau, peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, dès l'âge de huit ans, Lautrec ayant commencé de venir dans l'atelier de Princeteau, retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui étaient si familiers. De là à les imiter, à les copier, il n'y eut qu'un pas à franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut adressée par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela. Voici ce fragment:
«Oui, j'étais surtout peiné de sa «pas bonne forme»! (sic). Mon pauvre Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier; à quatorze ans, en 1878, il copia mes études et fit un portrait de moi, «à me faire frémir!» (sic).