A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec, à l'enviable moment des beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois, au Bois, une jument laitière, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en temps, il mettait placidement pied à terre, pour traire la jument et boire de son lait.
C'est aussi au même Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une troupe de cavaliers tartares, en représentation au Jardin d'acclimatation, il se mit à caracoler à leur tête, pour les emmener à travers Paris jusqu'à l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et là, dans le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaçant au premier rang.
Enfin, voici une dernière anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne, m'est toute personnelle.
Quand le comte apprit, en 1912, que j'étais en train de préparer un premier livre consacré à son fils, il se fâcha et il voulut accourir d'Albi pour me châtier, en combat singulier, comme au temps des Croisés. Il dit ceci: lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait dans une espèce de petite tranchée à cause de ses cors aux pieds; et moi, humble serf, je serais face à lui, et armé d'un simple bâton. Croyez-le, on eut beaucoup de difficultés à l'empêcher de venir jusqu'à moi, à Paris, à cheval, par le moyen de chevaux de relais.
Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa était vraiment un gentilhomme d'une totale extravagance; mais, aussi bien, il faut, peut-être, se contenter du significatif dessin que Forain fit d'après lui, et qui le représente, cet insolite gentilhomme, à cheval, son ample manteau déroulé, comme une robe de cour, sur la croupe de la bête?
Un père assurément singulier, une mère pieuse, très attachée à ses devoirs, voilà donc, à peine silhouettés, les directs ascendants de Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de ceci: la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le père, lui, s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors, à son image, un orgueilleux seigneur, un forcené veneur, et un parfait contempteur de son temps!
Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mère, toute son enfance à Paris, hôtel Perey, cité du Retiro; et il fut placé comme externe libre au lycée Condorcet, sa mère se chargeant de toute son éducation et lui servant même de répétiteur.
Ses vacances scolaires, il les passait à Celeyran, au Bosc ou à Malromé. Tous deux, la mère et le fils, ils furent aussi plusieurs fois à Nice, dans une pension de famille, où Henri aimait à parler anglais avec les hôtes.
Mais il fallait rentrer; et le lycée l'obsédait. Aussi, dès l'âge de dix ans, il ne voulut plus travailler qu'avec sa mère. Quand il eut treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'année suivante, lors d'un voyage à Barèges, il se cassa l'autre jambe. Dès lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pénible.
En une douloureuse réalité, c'en est fait des rêves de la toute première enfance. Le père, ce dur cavalier, se détourne de cet enfant qui ne peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voilà tout le commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme ne cessera plus de ressentir!