Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes, dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une gare soûle, en bois, au pays des Fjords!
Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'œuvre d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la Majesté de la gouape, l'olympienne salauderie de l'éclatante, de l'unique danseuse: la Goulue!
PHOTO DRUET
LA GOULUE
Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractère, au plus haut de l'expression, à la plus magnifique plénitude, à la légendaire et dominatrice intégralité d'un portrait vraiment historique!
La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un léger bouquet piqué sur ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face, à la bouche torve, au chignon droit, redressé en crête de rapace, ce petit ruban noir autour du cou, ce visage désaxé, canaille et superbe!
Elle est hautaine et impertinente, cette fille; elle est féroce, et elle a l'œil éteint, endormi, des lourds oiseaux de proie. Elle est sèche, busquée, terrible, énigmatique, inquiétante, et d'aspect funèbre. Ces narines étroites se pincent, cette bouche avide se plisse, se redresse, se tord en stigmates de méchanceté et de douleur. C'est au total, cette danseuse, une idole et une martyre; une idole que tout le monde fête et acclame; une martyre aussi qui nous présente la face la plus flétrie, la plus battue, la plus desséchée, la plus avaleuse de sanglots, la plus coupée et recoupée, la plus éveillée et la plus endormie, la plus prenante et la plus écartante, la plus cruelle et la plus candide, la plus jeune et la plus vieille face qui soit au monde!... C'est un régal qu'inventa Lautrec; une cuisine, si je puis ainsi dire, picturale, belle, glorieuse et si invue, que c'est lui qui créa le type plastique, cette Goulue, comme Shakespeare a créé Lady Macbeth, et Molière, Célimène. Portrait historique! et c'est cela, pour l'instant, presque une tare; car cela situe Lautrec dans une époque; mais, heureusement, il lui reste, pour réapparaître, dans la suite des âges, un dessin acéré, hautement personnel, racé et magnifique, qui le remettra tout vivant, plus tard, dans le classement de l'Histoire.
Un jour, quand la Goulue, impératrice lasse de la danse, abdiquera, non pas pour se retirer dans un couvent, mais dans une baraque foraine, en l'année 1895, Lautrec exécutera pour son idole deux vastes toiles, dont l'une représentera les Almées ou la Danse mauresque; c'est-à-dire Félix Fénéon, avec un complet à carreaux et un petit chapeau Dranem, MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert et, au-dessus d'eux, Sescau le photographe devenu pianiste; et tous regarderont la Goulue qui lève la jambe, cependant que derrière elle, une almée frotte un tambourin, à côté d'un nègre à turban qui, lui, tapote une peau d'âne. Et, de son côté, la seconde toile mettra, elle, en scène, une danseuse au chignon relevé, faisant son apprentissage au Moulin, et conduite par un hilarant et prestigieux Valentin.