Les faces ici sont encore aiguisées, et tellement poussées à l'extrême limite du caractère, que l'on peut déjà se demander si Lautrec ainsi se vengeait de sa propre laideur, ou s'il avait plus simplement un frénétique amour du caractère? Ce que Degas avait lui-même exprimé en donnant de tels laids visages à ses danseuses, que, pendant longtemps, on crut à Paris, que le peintre Zandomeneghi les retouchait, les faisait plus avenantes, moins salopées, pour les vendre, au compte d'un important marchand, en Amérique!
Ah! certes, la constante recherche du caractère, de l'expression, et ce qui s'ensuit, de l'exagération, ce sera, c'est déjà le but, le seul but de Lautrec. Il ne se venge pas de sa propre difformité; mais il intensifie les stigmates de la faune humaine; il est une sorte de tortionnaire qui creuse et ravine les faces, non point pour les montrer plus odieuses, mais plus expressives, plus étranges, plus rares, plus neuves. Et cela, cette chose qui s'indiquait dès l'atelier Cormon, ne fera que croître et s'épanouir, que dis-je! cela est tout à fait manifeste et aveuglant dans ses magnifiques représentations de la Goulue!
Lautrec dessina et peignit quelques tableaux consacrés au Moulin de la Galette. Mais ce fut par hasard. Ce bal ne fut point pour lui un lieu d'élection. C'était trop un déchet, une basse-fosse de la Danse.
C'est là, toutefois, qu'il représenta, au bar, Alfred la Guigne, d'après un personnage d'un roman de son ami Oscar Méténier. C'est un superbe carton, représentant un portrait de souteneur jeune, coiffé d'un melon et qui se tient debout devant un zinc, où se trouvent une vieille gousse et une fille plus jeune qui se détourne.
Lautrec, maintes fois, aussi, peignit des aspects de Jane Avril. Il la représenta dansant, ou à la ville, avec son air qu'elle prenait alors d'institutrice anglaise raidie d'alcool.
Et combien d'autres scènes de bal Lautrec peignit, en une diversité certaine, mais toujours d'après des spectacles vus, d'après des croquis exacts. Aucune fantaisie n'apparaissait jamais. Lautrec n'aurait pas voulu peindre ce qu'il n'avait pas observé, ce qu'il n'avait pas, je le répète, vu, et vu comme cela s'entend, avec une décisive conscience, avec un excessif amour de la vérité. Et il ne peignait encore que ce qu'il voyait souvent. Une fois, entre autres, il choisit ce prétexte d'une Table au Moulin-Rouge, pour représenter, autour de cette table, ses amis qu'il connaissait bien: MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert, Sescau, la Macarona, la Goulue, et lui-même, Lautrec.
Aussi, la plupart de ses œuvres peintes contiennent d'admirables vérités. Ces œuvres étaient peintes ordinairement sur du carton; il trouvait que cette matière servait bien ses besoins renouvelés d'esquisses fortement dessinées et hachurées.
A l'essence, il traçait ses paraphes avec une extraordinaire certitude; et cela, cette écriture, quand Lautrec emploiera la toile, il la chérira de même, pour inscrire, avec son métier de juge d'instruction, fait de tailles et de hachures, les plus significatifs et les plus éloquents des verdicts.