FILLES

Puisque Lautrec voyait beaucoup de filles de maisons danser au Moulin, il était tout indiqué qu'il allât un jour les voir chez elles, pour y retourner jusqu'à la fin de sa vie.

Qu'y a-t-il de plus naturel? Des gens, tous les jours, hantent les coulisses et les promenoirs de music-halls, les cabinets de certains directeurs de théâtres, les restaurants où l'on soupe, les salons de couturiers, tous ces milieux de passe, enfin, où l'on rencontre des femmes du «meilleur monde»; et ces gens-là font cela uniquement pour le motif que vous savez; tandis que Lautrec voulait d'abord observer, puis travailler.

Dans ce nouveau milieu, il fit de nombreux tableaux: Le Couple; les deux Amies; l'Attente; la Tresse; la Toilette; Femmes au repos; Au réfectoire, etc., etc., toute une suite qui est pour longtemps d'une éloquence et d'une signification sans pareilles. Toute une suite où rien n'est sacrifié à l'anecdote, à la sensiblerie, à l'obscénité ou à la blague. Ce sont les multiples sujets, qu'offre un bétail pensif ou agité, morne ou apaisé. Si, parfois, Lautrec fait songer par le sujet à un maître, mais avec moins de spiritualité, c'est à Baudelaire, à ses femmes damnées, à tout ce troupeau que le poète a ployé sous le suaire des plus terribles châtiments. Mais Lautrec a vu, le plus souvent, la fille prostrée, en attente d'homme, jouant aux cartes pour se distraire, tordant ses cheveux, lisant la lettre d'un amant, ou s'apprêtant, se lissant la face, se noircissant les sourcils, recrépissant ses rides, examinant son ventre, ce champ de bataille, redressant ses tétons pris trop aisément à poignées et qui s'obstinent à retomber ainsi que des outres vides. Et, impitoyable, il a vu ces femmes-là, au fond, douloureuses comme lui, ayant comme lui quelque chose à tuer dans la vie, et si tristes, si tristes qu'elles ne rient vraiment que lorsqu'elles sont soûles! Et, pour elles aussi, c'est son incisif métier de peintre qui revient; métier de hachures toujours, dures ou souples, directes, ardentes, en traits de pinceau, dans une couleur générale où les verts, les roses, les bleus et les violets dominent. Et peintures réalisées tantôt sur de la toile, tantôt sur un panneau de bois, tantôt encore sur un carton. Mais, qu'elles soient, ces filles, sur l'une ou l'autre de ces choses, elles sont toujours les sœurs angoissées du peintre. Ah! si l'on a envie d'elles, après les avoir regardées à travers Lautrec, c'est qu'on a le cœur robuste et toute sensibilité abolie. Voilà des effigies à placer dans les couvents. Lautrec représente la prostitution telle qu'une effroyable torture; et tous les métiers, certes, lui sont préférables!

PHOTO DRUET

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