Dans le jardin du père Forest, Lautrec recevait tous ses amis, joyeux de leurs visites, et il buvait avec eux; car il avait, tout de suite, installé un bar dans une petite baraque en planches, vidée des fioles et des accessoires que réclame la photographie. Certains jours, le jardin flambait même avec des airs de kermesse. «Monsieur Henri avait invité!»
C'est là que je connus le célèbre loueur de voitures, qui fut un des plus chauds amis de Lautrec. C'était au moment de sa toquade pour les divers équipages. Le rencontrait-on alors, il vous emmenait chez ce loueur; et, là, enthousiasmé, il vous contraignait à admirer la forme des véhicules, en chacun de leurs détails, avec tout le harnachement qui sert à atteler un cheval.
C'était tout Guys parmi nous revenu! Mais ce loueur apparaissait aussi comme une espèce de maniaque de la collection! Car, dans de vastes remises, il y avait beaucoup trop de voitures pour qu'elles fussent toutes utiles! On voyait là des coupés et des mylords, un mail-coach, un break, des calèches à 8 ressorts, des vis-à-vis, des landaus et des landaulets, des victorias, un petit duc, des phaétons, un poney-chaise, et toutes ces amusantes et légères charrettes qu'on appelle: spider, dog-cart, derby, rallye-cart, tilbury, village-cart et stanhope. Et tout cela fleurait bon le vernis, l'essence, le cuir astiqué. Tout cela reluisait et paradait. Vraiment l'ensemble de toute cette collection montait à la tête de Lautrec, qui ne manquait jamais de s'écrier: «Et quand on pense que les gens de lettres qui ignorent tout cela osent parler de sport!»; et, en conséquence, il conseillait à tous ses amis de dessiner des voitures; une excellente méthode, affirmait-il, pour apprendre à dessiner.
Ce jardin du père Forest! S'en amusa-t-il, au delà de ce que l'on peut imaginer! Mais, de même que le président Carnot, poursuivi par le soleil dans le jardin de l'Elysée, cherchait un coin d'ombre, Lautrec pestait, lui aussi, une fois dans le jardin, contre le soleil qui le tourmentait. Aussi, il prit un temps précieux pour bien fixer les heures, les certitudes de peindre à l'abri des aveuglants rayons qui viennent chercher la toile; et, enfin, quand il eût trouvé le bon coin, il s'en tint là, joyeusement. Tout en chantonnant, il «abattit» de nouvelles et admirables peintures.
Souvent, à nous, ses amis, il nous arrivait de rester dans le jardin du père Forest toute l'après-midi; et Lautrec nous chargeait ensuite, de ramener ses modèles au bercail. Alors, il montait chez lui, pour se reposer; car, il se levait de bon matin; et, le soir, il ne voulait pas manquer un spectacle au Moulin, au cirque, au théâtre, dans un bar ou au bocard. Oui, il le faut répéter, cet homme fut un obstiné travailleur, un fécond producteur; et, en se disant cela, on est saisi d'une vive tristesse en pensant à tout ce qu'il eût pu encore réaliser, avec une vie plus longue!... Oui, je sais: Van Gogh, une carrière plus courte! Oui, c'est là un des lourds regrets que vous inflige la Vie. Et M. Cormon, leur maître à tous deux, il n'est pas encore mort, lui! Voilà une des inexplicables boutades de la nature ou de la Providence, ou de Dieu, à votre choix!...