Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le café-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe originale».

PHOTO DRUET

MAY BELFORT

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton, poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant; Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur américain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres œuvres si curieuses venues du Café-Concert: Chanteuse anglaise, au Star du Havre; Miss Bedson et May Milton.

Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah! certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment, comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'œuvre de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'œuvre de Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes? Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny? Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces faces blanches, vertes, avivées de rouge,—sous ces poitrines blètes, il n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?... Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres hommes?... Singulier problème!