Les autres dessinateurs-collaborateurs à l'Escarmouche furent Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels; et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus artiste;—et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais pour le journal.

Chez Ondet,—je garde personnellement le plus vif souvenir de cet éditeur actif et intelligent!—chez Ondet, Lautrec composa aussi les lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son ami Désiré Dihau, relatives à Vieilles Histoires, poésies de Jean Goudeski.

Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc., voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: Pour toi!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune); Nuit blanche; Ta bouche; Sagesse (ici Lautrec a représenté deux de ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); Ultime ballade.

A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la certitude aiguisée, et—il faut toujours insister sur les mêmes choses!—l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.

Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe, sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur, aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles, tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple, toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'œuvre ou de sottise! Et c'était toujours un chef-d'œuvre; ou du moins une chose rare qui apparaissait, qui stupéfiait; une œuvre de noblesse et d'élégance, sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée d'une indélébile distinction. Et quelle variété!

Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9 pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors, tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!

Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M. André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet artisan du livre: «Venez, ensemble nous définirons Yvette!» Oui c'est cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup sûr la forme et l'esprit de son sujet.

L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et, après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient là—ou avec l'ami qui l'avait accompagné.

Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines, pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré, toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies réalisées seulement de la pointe du crayon.