Ils passent les remorqueurs, les voiliers; elles glissent les petites barques à la voile latine, par vent de brise. La vague pilonne le roc avec le coup sourd du bélier; et, à la crête des vagues, des mouchetures blanches se poursuivent sans se rattraper et sans trève.
Cézanne aimait cette réunion de vifs estaminets à coquillages, de petits cabanons tout secoués de rires et de cris. Puis c’était un concert; une villa moresque dans les pins; des palmiers et des mimosas.
Pourtant quelles couleurs criardes, quels verts aigres, quels jaunes serins et bleus d’azur! Et tous ces gens, le dimanche, en famille, étalés en manches de chemise au bord de la mer! Paquets de dîneurs, comme de lourdes grappes de moules, accrochés après les rochers, bâfrant et grouillant;—et, dans tout ça, des odeurs, des excréments séchés, de la poussière, de l’ail et de la chaleur, jusqu’à la tombée du crépuscule, moment où les crapauds, vieillards moroses, grognent et grondent.
Rappelez-vous aussi les souples platanes du Midi et les jeunes pins, déhanchés et valseurs, les jeunes pins qui brandissent des contorsions et des bonds en avant et des bonds en arrière de chèvre-pieds. Et les hauts palmiers toujours verts; et les mûriers du Japon, quel enchantement!
Pour Cézanne, l’Estaque était bien tout le bout du monde. Il n’avait jamais voulu vraiment voyager. En lui, rien du globe-trotter. Plus tard, on le verra même se fixer à Aix, se contenter des seuls admirables paysages aixois; et attendre sa fin en peignant parfois aussi des natures mortes; sans se dire aucunement qu’il y a des Jeux en Grèce que déshonore M. Gérôme—et des «turqueries» qu’«évacue» M. Ziem.
VI CÉZANNE ET SES CONTEMPORAINS
On a vu que la personnalité de Cézanne, aux premières expositions des Impressionnistes, avait jeté sur lui le gros des rieurs et des plaisantins. Mais une minorité, une élite avait, en même temps, offert au peintre le plus honni une précieuse compensation.
Dès l’exposition de 1874, Cézanne, à ses plus anciens amateurs et défenseurs: le docteur Gachet et M. Théodore Duret,—avait ajouté le comte Doria, qui fut le premier possesseur de la Maison du Pendu, paysage peint à Auvers-sur-Oise, et aujourd’hui entré au Musée du Louvre grâce au legs de la Collection Camondo.