En même temps, Cézanne avait acquis toute la ferveur d’un autre amateur nommé Choquet.
M. Choquet était un collectionneur, sans très imposantes ressources, qui, parti de Delacroix, dont il possédait plusieurs œuvres, était arrivé tout droit aux Impressionnistes, parmi lesquels il élut tout de suite Cézanne, dont il devait être durant toute sa vie l’enthousiaste et persuasif héraut.
Lié bientôt avec Cézanne, il ne cessa jamais de lui acheter des toiles;—et il lui fit peindre à plusieurs reprises son portrait, tantôt à la ville, tantôt dans une petite maison qu’il possédait aux champs. Ce fut ainsi qu’en juillet 1899, à la vente après décès de Madame Choquet, qui avait hérité de la collection de son mari, trente et une toiles de Cézanne passèrent aux enchères. Dans le nombre, se trouvait cette toile maîtresse: Le Mardi-Gras.
M. Théodore Duret collectionna aussi de nombreuses toiles de Cézanne, à dater des premières payées quarante francs l’une dans l’autre et représentant des paysages d’Auvers-sur-Oise. Quand M. Théodore Duret fut contraint de faire une première vente, en mars 1894, des toiles de Cézanne figurèrent parmi des œuvres de Manet, de Degas, de Pissarro, de Sisley, de Monet, de Guillaumin, de Berthe Morisot et de Renoir.
En mars 1894! C’est-à-dire au moins vingt ans trop tôt.
Du reste, c’est bien simple, nombreux se comptèrent les amis avertis qui prièrent M. Théodore Duret d’enlever les toiles de Cézanne, pour ne pas disqualifier la vente qu’il allait réaliser dans la Galerie Georges Petit.
Bien entendu, M. Théodore Duret resta sourd à ces chaudes supplications; et la vente eut lieu, avec tous ses numéros. Je dois dire qu’une vague de stupeur submergea et ahurit les assistants quand, à propos de la Route dans un Village, de Cézanne, ils entendirent le commissaire-priseur s’écrier: «Huit cents francs! Adjugé à M. Claude Monet!» Telle avait été la volonté de l’acheteur.
A la vente Choquet, il est vrai, mais cinq ans plus tard!—les amateurs ont éclairé leur lanterne. Ils ont le pressentiment—fouaillés par des écrits, par le bruit de l’exposition Vollard, par d’enthousiastes propos de vieux et de jeunes peintres,—ils ont le pressentiment que les Cézanne «monteront»; et ils élèvent maintenant leurs enchères, avec, toutefois, dans le dos, le frisson de la «petite mort!»
Voici quelques prix: En sortant d’Auvers (1.000 francs); Le petit pont (2.200); un dessert (3.500); Fleurs dans un vase (2.000); Les petites maisons d’Auvers (1.500); Pommes et gâteaux (2.000); le Mardi-Gras (4.400), etc.
Parmi les peintres, Claude Monet, Pissarro estimaient ouvertement Cézanne. Caillebotte vint se joindre à eux. Ce fut cet excellent peintre qui, entre autres tableaux de ses amis les Impressionnistes, posséda, avec d’autres toiles de Cézanne, le grand tableau des Baigneuses.