A sa mort, il légua en totalité sa collection au triste Musée du Luxembourg. Mais alors, en cette année 1895, ce fut un vif hourvari parmi les ganaches de l’Ecole des Beaux-Arts et de l’Institut, M. Bonnat, en tête. La collection fut épluchée avec dégoût, et la Direction des Beaux-Arts, en plein accord avec les cuistres de la Société des Amis du Musée du Luxembourg, refusa vingt-cinq toiles du legs. Bien entendu, Cézanne surtout fut malmené. Les Baigneuses et deux autres tableaux: Un Bouquet de fleurs et une Scène champêtre furent rejetés avec la plus savoureuse hilarité.
Tout cela ne fut sans doute point pour déplaire aux anciens amis de Cézanne, qui l’avaient renié. L’ancien camarade d’Aix, le «fidèle» ami des premières années de Paris, Emile Zola, éclata, très satisfait de voir que sa clairvoyance n’avait pas été longtemps en défaut. Son roman: L’Œuvre, avait mis en effet en scène ces deux ratés, ces deux amis de jeunesse à Aix-en-Provence: le peintre Claude Lantier (Paul Cézanne) et le sculpteur Mahoudeau (Philippe Solari).
Je me souviens que lorsque parut l’Œuvre, ma première idée fut d’écrire à Zola pour lui demander les véritables noms des personnages de ce roman. Il voulut bien répondre au collégien que j’étais une courte lettre, dont j’ai seulement retenu ces mots essentiels: «Et puis à quoi bon vous citer des noms? Ce sont ceux de vaincus que vous ne connaissez point sans doute.»
Cette lettre, elle existe peut-être encore. Mais, jeune, on ne collectionne pas les autographes. Je ne puis que jurer qu’elle me fut adressée.
Plus tard, après avoir admiré l’œuvre de Cézanne, je demandai un jour à Huysmans ce qu’il pensait de Zola critique d’art.
«Lui! me jeta-t-il, c’est un gros bêta de la brocante. Evidemment, vers 1883, dans mon livre l’Art Moderne, disciple encore de ce romancier, dont je ne nie point, entendez-le bien, la puissance, j’ai pu, par faiblesse, lui accorder quelque compétence artistique. Mais, depuis, j’en suis bien revenu. Qui a-t-il découvert? Qui a-t-il loué? Manet! Mais il y a belle lurette que Manet bataillait quand Zola a parlé de lui. Ah! ça, je reconnais que Zola a pu, à un moment précis, donner le change; car avec les médiocres pions qui fourrageaient alors chez les peintres, on n’allait pas loin. Oui, c’était le temps où ce sénile Albert Wolff caracolait! Mais l’incompétence de Zola en art est totale. Il est là dedans plus fermé, plus buté qu’un normalien; et ce n’est pas peu dire! Mais voilà, il fallait qu’il touchât à tout!»
«Allez, du reste, chez Zola, vous serez mieux encore renseigné sur Cézanne!»
Et j’y allai.