Il resta cinq jours au lit. Vers le dernier jour, il réclama par un télégramme son fils Paul-Alcide. Sa femme et son fils étaient absents. Il dit: «Paul n’est pas encore là! il ne viendra pas!»
Quelques heures après, le diabète se fit infectieux et Cézanne mourut.
C’était le 22 Octobre de l’année 1906.
Au lendemain de la mort de Cézanne, le Mémorial d’Aix, paraissant le mercredi et le samedi, publia un «Billet du Samedi,» signé: Sextius le Salyen, qui dut fort irriter les Aixois.
Voici ce billet:
Paul Cézanne
«Notre chère ville d’Aix, dont l’aspect si paisible éveille des idées de repos et de recueillement est cependant la ville de France qui a produit le plus d’esprits hardis et tourmentés.
«Il semble véritablement que le calme extérieur de cette cité permette aux caractères fortement doués d’atteindre leur développement et de se manifester dans toute leur plénitude, peut-être parce que nulle distraction extérieure n’est venue les entraver.—N’est-ce pas d’Aix, la ville parlementaire, la ville du cérémonial et de l’étiquette qu’a jailli la voix de Mirabeau qui fit la Révolution française? Un peu plus tard, nous avons eu ces hardis novateurs—pâles réactionnaires aujourd’hui, paraît-il—lesquels s’appelèrent Thiers et Mignet et implantèrent pour toujours le régime parlementaire en France. Et de même, si nous quittons le terrain politique pour nous réfugier sur les sommets de l’art, n’est-il pas remarquable de constater qu’en littérature et qu’en peinture la grande note moderniste a été donnée par deux Aixois: en littérature par Zola, père du naturalisme; en peinture par Cézanne, père de l’Impressionnisme.
«Certes, ces hommes à bien des points de vue divers et justement parce qu’ils étaient l’exacte expression, le reflet vivant de leur époque, ont été l’objet de discussions. Ils ont eu des admirateurs passionnés et de féroces détracteurs. Mais c’est justement là que réside le secret de leur force et de leur influence; on ne discute que ce qui existe, que ce qui vaut la peine d’exister.
«Lorsque, dans quelques années, on retracera l’histoire de la peinture au XIXe siècle, le nom de Paul Cézanne sera mis en vedette, comme celui d’un précurseur; on le rappellera un peu comme, lorsqu’on étudie le romantisme, on parle de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand.—Né à Aix, en 1839, Cézanne a vécu sa longue existence tout entière, en beauté, je veux dire absorbé par son rêve qui était d’exprimer sur ses toiles les complexes aspects d’une nature insaisissable. Lorsqu’on lui parlait de son art il entrait rapidement dans une sorte d’état d’exaltation qui marquait bien à quel point ce peintre était tout plein de noblesse de son terrible métier. Alors que tant de médiocres se déclarent satisfaits pour peu de chose et arrivent bientôt à la seule perfection qu’ils puissent obtenir, Cézanne a passé sa vie à chercher, à chercher sans cesse. Il ne s’est jamais douté qu’il avait trouvé quelque chose et quelque chose de grand et de définitif; car si l’école du plein air existe, si nous avons Monet, Pissarro, Sisley, si les peintres ont compris la valeur de l’atmosphère et les mystères de la clarté qui baigne leurs paysages, c’est à Cézanne qu’ils le doivent parce que Cézanne est le premier qui ait peint comme cela.