«Bien loin de ceux qui se figurent que la brutalité est le signe de la force, que la crudité remplace la lumière, Cézanne a été le peintre des gris. Il a su discerner l’âme des paysages et simplifier sa peinture en lui laissant cependant toutes ses qualités essentielles.

«Depuis le fameux Mardi-Gras du premier Salon d’Automne, jusqu’aux derniers envois de cette année; jusqu’aux étranges aquarelles dont la simplicité puissante attestait un effort admirable, rien de l’œuvre du vieux maître n’est indifférent, rien n’est méprisable, rien n’est médiocre. Il est permis de haïr ce peintre, il n’est pas possible de le négliger. Il est permis aussi de l’aimer, de se souvenir de cette existence inquiète, toute passée dans l’angoissante recherche de la vérité, de cette œuvre qui marquera le point de départ d’une nouvelle période dans l’histoire de l’Art.

«Paul Cézanne est mort des suites d’une congestion pulmonaire contractée devant sa toile, en plein air, alors qu’il s’acharnait à peindre, insoucieux du reste, comme il fit toute sa vie durant. Nous l’avons accompagné à sa dernière demeure, par un de ces temps gris qu’il aimait tant et dont il savait si merveilleusement rendre toutes les délicatesses. M. le sénateur Leydet a prononcé de nobles paroles rendant hommage au maître disparu.

«Je voudrais que la ville d’Aix se souvînt de Cézanne, dont les toiles sont à Paris, au musée du Luxembourg, à Berlin, dans les principales grandes collections d’Europe et dont ni Aix ni Marseille ne possèdent la moindre esquisse. Il y aurait là un hommage tardif et si juste à rendre à la mémoire d’un peintre dont la renommée ne fait que grandir, dont l’influence sur son époque s’affirme de jour en jour. De même que nous conservons à la Méjanes des manuscrits de Zola, de même nous devons pouvoir montrer aux hôtes de notre beau musée que nous sommes ni des ingrats, ni des ignorants, ni des sectaires, ni des arriérés et que, lorsqu’un de nos compatriotes fait honneur à notre ville, notre ville à son tour est soucieuse de s’en souvenir.»

Considérer Cézanne comme un maître dans la ville qui n’avait jamais cru à la gloire du peintre, malgré tous les racontars venus de Paris, c’était vraiment l’acte d’un déplaisant fantaisiste; et, aussi bien, quand, un jour, il fut proposé au Conseil Municipal d’Aix de changer le nom de la rue Boulegon en celui de Paul Cézanne, un tel hourvari explosa que la proposition ne put même être développée.

Il me fut dit aussi que, dans son délire, Cézanne avait laissé échapper cette plainte: «Ah! ce Pontier!... ce Pontier!...» Elle visait l’actuel conservateur du Musée des Beaux-Arts de la Ville d’Aix, M. Henri Pontier, sculpteur, qui, quoique ou parce que condisciple de Paul Cézanne, ne voulut jamais admettre une toile de lui dans son Musée. Et pourtant les Musées de Paris, tous les plus grands musées de l’Europe possèdent des toiles de Cézanne, lui qui en eût donné avec joie dix, vingt, cinquante.

Certes, je sais que, dans les dires de Paris, se glissaient des injures, des incompréhensions totales, des affirmations catégoriques qualifiant Cézanne de raté, d’impuissant, de peintre voyant tout de guingois à cause de son diabète, etc. Je sais que des peintres d’Aix et de Marseille vociféraient leur admission dans les Salons Officiels de Paris, alors qu’on y refusait Cézanne. Tout de même, le fait était là: Cézanne vendait, vers ses dernières années, très cher ses tableaux; on était venu de Paris à maintes et maintes reprises pour en emporter, et cela au vu et au su du plus borné des Aixois; alors, comment ces gens-là, pour qui l’argent compte double, laissaient-ils la Commission de leur Musée se désintéresser de Cézanne?

Je n’arrivais pas à m’en donner une explication raisonnable; il fallait sans doute interroger Mlle Marie Cézanne.

Un ami m’ayant ménagé une entrevue avec Mlle Marie Cézanne, je me rendis place Saint-Jean, où demeure, en face du Musée, celle qui eut pour Cézanne une affection si dévouée et si attentive.

Il est très malaisé de rendre visite à Mlle Marie Cézanne. «Ces messieurs de Paris» (les marchands), ont trop joué pour elle des rôles de ravageurs, venant râfler jusque dans les coins les plus cachés des toiles de son frère. Elle n’a jamais voulu recevoir l’un d’eux. Très religieuse, ai-je déjà dit, elle tient à suivre tous les offices chaque jour, à écouter son confesseur le P. Desnoyelles; et, seules, une vieille bonne et une autre vieille fille, nommée Victorine Turc, troublent à peine le silence de la pieuse maison.