Ces hommages d’un peintre, d’un évêque mîtré, de joueurs de trompette, etc., à une jeune femme étendue nue en plein centre du tableau, il faut bien répéter, encore une fois, que c’était là, dans l’esprit de Cézanne, non pas un tableau, mais une esquisse amusante, divertissante, qui, bien entendu, s’il s’agissait d’un autre peintre, ne serait pas à grief, mais à triomphe! car la couleur encore ici est précieuse: le corps si nacré de la femme et le bel évêque rouge et or.

La toile intitulée Le Pacha, constitue également une plaisante œuvre de Cézanne. Cette femme nue, en boule (mais encore quel joli incarnat de la chair!), devant un gros monsieur tout noir, barbu et chevelu, qui contemple une négresse agitant une palme, je ne donne point cet ensemble pour une œuvre considérable, pas plus que la toile intitulée: La lettre et celle des Brigands au bord de la mer; mais quel attrait rare et insoupçonné!

L’autopsie déconcerte beaucoup d’admirateurs même de Cézanne. Et pourtant le corps de l’homme étendu est admirable. On a souri un jour devant cette Tentation de Saint Antoine, constituée par une femme nue qu’escortent une ribambelle d’enfants nus. Et pourtant, encore, on remarque dans ces diverses Tentations, une œuvre attachante, celle où le saint est dominé par le Diable. Et, dans une autre œuvre: Le Christ et Madeleine, il y a une très belle mise en scène; et le Christ, qui étend le bras au-dessus de la tête d’un vieillard à genoux, est une superbe figure. Je connais peu de tableaux religieux, dans les Musées, qui soient aussi bien composés et aussi émouvants.

Il faut donc, dans ce chapitre des Compositions proprement dites, se montrer encore équitable. A côté de «pochades» (dit M. Vollard) je dirais, moi, plutôt: à côté de tableaux amusants, peints dans un moment d’expansion joyeuse,—il arrive aux plus sombres d’être soudainement, brutalement déridés—à côté, dis-je, de ces tableaux-là, il faut distinguer ces compositions qui, comme La Lutte, constituent un des plus rares tableaux de l’École française de tous les temps. Et, d’ailleurs, tenons pour certain que Cézanne, lui-même, eût fort bien fait le tri de son œuvre, et détruit beaucoup de toiles qu’il tenait pour peu importantes, la Providence lui accordant seulement les tardives années réservées à ses camarades Monet et Renoir, et pendant lesquelles, comme on ne peut plus que se rabâcher, il convient impérieusement de réserver à la Postérité le seul dessus du panier de son œuvre.

Aussi bien, Cézanne lui-même ne se sentait vraiment apte qu’à comprendre et mettre en action le mot de Courbet: «Il ne faut peindre que ce que l’on voit!» et, sans modèles directs, il était mal à l’aise.

Ses compositions restent donc la moins louable partie de son œuvre. Délassements ou désirs d’imiter Rubens, Delacroix, les grands lamas de la composition historique,—ou même le Giorgione (Giorgione: le Concert champêtre; Cézanne: Scène de plein air), il y a là un effort qui ne se peut comparer à la magnifique réussite que Cézanne atteindra dans ces genres si divers et si également élevés: Le paysage, la nature morte, la Figure et le Portrait.

D’ailleurs, lui-même s’en rendra si bien compte que ses vingt dernières années, il les consacrera uniquement aux quatre genres qui établissent aujourd’hui sa très complète originalité.