Alors, il pouvait être exigeant—et faire de chaque séance de pose une manière de supplice, dont le renouvellement, chaque jour suivant impérieusement le précédent, devait vous consterner d’épouvante.
M. Vollard raconte dans son livre si varié comment il posa, lui, plus d’une centaine de séances. Ce chapitre entier consacré à l’histoire de son portrait est singulièrement vivant; et il éclaire d’une façon sans pareille le genre de vie de Cézanne, ses exigences, ses colères; tout ce qu’il était en un mot et comment il se comportait pendant tout le temps qu’il «piochait» un portrait. Il fallait être quasi muet, ne jamais le contrarier, approuver tous ses propos, ne pas hasarder surtout une opinion qui, bénigne en soi, devenait tout à coup orageuse dès qu’elle passait à travers le cerveau de Cézanne. M. Gustave Geffroy—il lui consacra plus de quatre-vingts séances—l’agaça fortement en lui parlant toujours de son protecteur, M. Georges Clemenceau, duquel il attendait sa nomination au poste d’administrateur de la Manufacture des Gobelins. Cézanne lâcha un beau jour le portrait, et ne le termina point. C’est cet unique portrait qui figure aujourd’hui dans la collection Pellerin, et dont M. Geffroy se sépara pour une somme alléchante—se «vendant ainsi lui-même!», selon le mot de M. Ingres.
M. Choquet qui mourut laissant dans sa collection plus de trente tableaux de Cézanne, fut, à coup sûr, un modèle plus accompli pour Cézanne; car il existe de ce clairvoyant amateur plusieurs portraits dus au maître d’Aix.
Mme Cézanne posa, ai-je dit, maintes fois. Le choix est malaisé entre toutes ces effigies. Elles sont toutes singulièrement originales et attirantes. Si jamais l’âme a été peinte, je le répète, ce fut assurément toutes ces fois-là. Il est probable que, durant la pose, Mme Cézanne ne bronchait pas, ne se permettait aucune réflexion, restait sage et inerte, répondait en un mot à toutes les exigences que Cézanne réclamait implacablement. Aussi, considérez attentivement tous ces portraits; et demandez-vous s’ils ne sont pas autrement vivants, autrement éloquents, autrement originaux que les portraits de M. Ingres, à coup sûr «contournés» par une science têtue, mais terriblement pareils les uns aux autres, Cézanne s’appuyant sur la vie et M. Ingres sur les Musées.
Certes, des gaucheries, des maladresses se révèlent encore parfois, ou du moins ce que nous, très compétents, assurément, nous appelons ainsi. Nous voulons toujours que les portraiturés soient de nobles hommes, de divines femmes. L’Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo, pas de milieu. Mais nous n’avons donc jamais regardé notre prochain, dont le visage est presque toujours apparenté à celui d’un animal inférieur? Nous n’avons donc jamais remarqué les déformations, les stigmates, les hideurs dont nous écrase la vie? Y a-t-il tant que cela «deux yeux pareils», des oreilles «délicatement ourlées» et des bouches «voluptueusement dessinées»? Mais voyez combien il y a peu de gens que vous embrasseriez sans vous cuirasser d’héroïsme, sans excuse de parenté! Or, chez M. Ingres, qui travaillait dans le poncif, tous les visages sont aimables, plaisants, sinon attirants.
Evidemment, je ne vois pas Cézanne peintre de portraits mondains. On ne sort pas «beau» de ses mains. C’est un terrible juge d’instruction qui ne redoute pas de vous déplaire et même de vous décourager. Il a peint des visages comme des pommes, sans plus de flatterie. Mieux même: pour exprimer tout le caractère, il a exagéré des tares, inventorié toutes les rides, tous les plis; et l’on n’était jamais quitte avec lui, ce qu’il n’avait pas trouvé aujourd’hui, il le trouvait le lendemain; et consciencieusement il notait toutes ses trouvailles, s’encolérant seulement quand il ne trouvait rien, et qu’il partait pour un portrait faible et vain. Alors, bientôt il lâchait tout et crevait sa toile.
Le public, qui chérit sa propre image, ne pouvait donc s’adresser à Cézanne; et c’est pourquoi la diversité de ses portraits est si peu étendue. Cette autre précieuse raison: amour frénétique et touchant de chacun pour soi-même, devait obliger Cézanne,—comme je l’ai déjà, pour une autre raison, noté plus haut—, devait obliger encore Cézanne à s’adresser à lui-même, à sa femme, à quelques admirateurs bien rares du moment, et à ces humbles qui se soucient fort peu d’une beauté conventionnelle. Aussi, comme pour Corot, ce sont—avec les figures—les portraits peints par Cézanne qui déroutent le plus les amateurs. Pourtant, c’est là, bien entendu, la partie la plus attachante, la plus singulière de son œuvre.
Ses portraits sont rébarbatifs, grognons,—peints à sa propre image. Ils n’ont pas, certes, cet air avantageux, immodeste, des portraits ordinaires et extraordinaires. Et que Dieu en soit loué! Car l’impudeur des portraits est, en général, une chose affligeante. Poser devant un peintre et ensuite laisser parader son effigie, cela est un aveu de stupide orgueil qui effare les âmes les plus molles. Avec Cézanne, l’aventure est moins dangereuse. On ne peut, vraiment, portraituré par lui, être qualifié de matamore ou de bellâtre. Et alors, il vous est possible de placer au mur le portrait que vous accorda Cézanne. Du reste, il recueillera bientôt, ce portrait, tellement de sottises, louanges et railleries mêlées, qu’on l’enlèvera peut-être pour ne plus le conserver que sous nos yeux, dans l’intimité d’une chambre de repos ou de travail. Les portraits peints par Cézanne sont des compagnons sûrs au royaume du silence.