Et pourtant, quel choix unique d’œuvres! Tout le meilleur d’une magnifique production, tout ce que l’intelligence, l’imagination la plus féconde avait pu conseiller, était réuni là. Suprême sélection de tout ce que Rodin avait créé; sévère «triage» de tout ce qui est encore épars maintenant à Paris: rue de l’Université et à l’hôtel Biron; à Meudon: en sa villa des Brillants et dans les annexes de la rue de l’Orphelinat et de la Goulette; à Issy, dans l’annexe de la rue du Château.
Aujourd’hui, à Meudon, le pavillon se dresse enfin dans la sérénité qu’il a bien conquise. Il s’offre, comme un temple, le flanc à la splendeur de la vallée; et, face à son péristyle, le soleil se couche. Par les beaux jours, c’est un coin tout gonflé de lumière; et, majestueux, des paons s’y promènent, au milieu des fragments de statues antiques et des plâtres du maître, qui débordent ici du hall-musée.
Ce hall-musée! Il nous explique toute la vie amère de Rodin, toutes les injustices et toutes les haines dont il fut assailli. Considérez chacune de ses hautes œuvres, et chacune vous racontera une mauvaise histoire. Nous noterons plus loin quelques-uns de ces souvenirs. Pour le moment, contemplez seulement dans ce hall-musée tous les projets d’œuvres qui demeurèrent projets; car combien de temps faut-il pour qu’on ait confiance, pour qu’on accorde à l’artiste un loyal espoir?
Un de ces projets, le plus cher, peut-être, c’est cette Tour du travail, dont Gabriel Mourey parla, à son moment, en des termes si émouvants; cette Tour, qui, vraisemblablement, ne sera jamais rien de plus que l’esquisse en plâtre que l’on voit à Meudon. Oui, un projet jamais réalisé? car, comment obtenir des sculpteurs actuels, je parle des meilleurs, qu’ils collaborent avec Rodin? Sa grande ombre étend trop de nuit au-dessus d’eux; et tous, ils redoutent trop l’anonymat; ils sont plus orgueilleux que Rodin. Et, pourtant, quel projet porte plus de joie magnifique que cette Tour! Nous, nous doutons de la voir réalisée; mais lui, Rodin, il espère toujours; et ne nous contait-il pas un jour cet espoir, à la nouvelle qu’une société de sculpteurs anglais pensait à composer une élite des sculpteurs du monde entier, présidée par lui, Rodin: «Si je pouvais trouver des collaborateurs, nous disait-il, cette Tour, je la modifierais bien certainement; mais il me semble qu’elle constituerait même telle qu’elle est un Hommage au Travail. Avec une dizaine de bons sculpteurs, le projet serait aisément réalisé.»
A MEUDON.
ENTRÉE DU
HALL-MUSÉE
Une dizaine de bons sculpteurs! Mais jamais Desbois, Bourdelle, Carabin, Despiau—en choisissant les meilleurs—ne voudraient collaborer à cette œuvre. Rodin doit savoir mieux que quiconque que le temps des grandes écoles est déchu, passé, fini. Avec cette furie d’expositions mille fois renouvelées, comment résister, en effet, au désir de se créer une popularité, un nom, même de plusieurs crans au-dessous du génie? Et puis, pourquoi chacun de ces artistes épouserait-il la pensée du maître? Tous, ils ne sont pas loin de dire: «Rodin a des idées; eh bien! qu’il les réalise! Nous, nous nous contentons de statues, de bustes; de sculptures, en un mot, aisément possibles!»
Oui, Rodin s’illusionne; il croit être aux temps héroïques, à l’âge d’or de la Renaissance. Les génies sont des esprits égarés.
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