A Meudon, Rodin vit simplement. Tous les chefs de bureaux, chefs de rayons et autres chefs de contentieux parisiens, se traitent avec un plus vaniteux souci de confort.
Il a dit, lui-même: «J’ai eu, jusqu’à cinquante ans, tous les ennuis de la pauvreté; mais le bonheur de travailler m’a tout fait supporter. D’ailleurs, aussitôt que je ne travaille pas, je m’ennuie; il me serait odieux de ne pas produire.»
Et c’est justement ce forcené travail qui l’empêcha toujours de songer à une vie matérielle meilleure, quand la Fortune enfin sauta de sa roue à sa porte.
«Evidemment, je n’attends plus comme autrefois l’omnibus, nous disait-il un jour; mais pour le reste, je n’ai rien changé à ma vie. L’argent vient trop tard; et nous, du moins quelques artistes comme moi, nous ne savons pas alors nous habituer à sa puissance.»
Rodin vit donc dans une maison, en somme étroite; et, tout autour, les ateliers, le jardin, ne révèlent pas autre chose que la vie modeste d’un artiste, nullement touché par le goût du luxe. Si l’hiver est rude, Rodin lutte plus contre lui en endossant un par-dessus que par un système de chauffage perfectionné. Sa sobriété ne l’attarde point, également, aux prouesses d’un cordon bleu notoire. Pour descendre à la gare, un cheval pacifique, nous l’avons dit, l’y conduit dans une humble voiture; et toutes les automobiles du monde ne l’ont jamais tenté [B].
Il tient aussi en haine les «palaces» modernes, «où il y a, dit-il, une chaleur constante partout, et où l’on est traité comme un colis!»
Cet homme, qui peut moissonner des centaines de mille francs par année, ne l’avez-vous pas vu aussi déjeuner, maintes fois, chez un marchand de vins sans renommée. Autour de lui, des employés, des cochers. Nulle affectation de modestie ou d’orgueil. Le plus souvent, pas de rosette à sa boutonnière. Il vient de travailler; il est un simple «compagnon» comme hier; il parle, il vous répond; mais surtout il a hâte de «reprendre son collier», sur lequel il «tire» depuis plus de cinquante ans.
Couché de bonne heure, levé dès l’aube, il déjeune d’un bol de lait; il a deux vaches à lui dans un pré, des canards, des poules; il aime cette vie campagnarde; mais, s’il le faut, son urbanité est exquise et sa délicatesse infinie. Et tout cela, en lui, est fort naturel.
On peut attaquer, injurier cet homme; sa malice et sa force le défendent. On peut le traiter familièrement; il ne s’en effarouche pas; il se contente d’en sourire. Un jour, nous lui répétâmes ce mot d’un «attaché» de Bérard, ancien sous-ministre aux Beaux-Arts: «Rodin! mais c’est un ami de la maison!» avait jeté ce galantin,—comme cet autre cuistre, qui, en parlant de Shakespeare, avait dit: «Ce bon Will!» Rodin hocha doucement la tête.
Le matin, avant de venir à l’hôtel Biron, il visite l’atelier de son mouleur,—et cet autre atelier également où un ouvrier japonais le ravit par sa dextérité à réparer les objets d’art qu’il lui confie. Puis, il reçoit son fondeur, ou l’artisan qui lui prépare ses «agrandissements», ou celui qui fait ses patines; car, à soixante-quatorze ans[C], Rodin est aussi amoureux de la vie et du travail qu’au moment où il présentait sa première œuvre publique: l’Homme au nez cassé.