Rodin, lui qui a chéri tellement le mouvement! Il convenait de donner, parmi quelques-uns de ses dessins dans ce livre reproduits, une de ces petites gazelles cambodgiennes, danseuses du roi Sisowath, qui l’émerveillèrent, au cours de l’année 1906, et qui furent gratifiées par lui de cette couronne d’hommages (Rodin, les cathédrales de France):
«Entre deux pèlerinages à Chartres, j’avais vu les danseuses cambodgiennes; je les avais assidûment étudiées, à Paris (au Pré Catelan), à Marseille (à la villa des Glycines), le papier sur les genoux et le crayon à la main, émerveillé de leur beauté singulière et du grand caractère de leur danse. Ce qui surtout m’étonnait et me ravissait, c’était de retrouver dans cet art d’Extrême-Orient, inconnu de moi jusqu’alors, les principes mêmes de l’art antique. Devant des fragments de sculpture très anciens, si anciens qu’on ne saurait leur assigner une date, la pensée recule en tâtonnant à des milliers d’années vers les origines: et, tout à coup, la nature vivante apparaît, et c’est comme si ces vieilles pierres venaient de se ranimer! Tout ce que j’admirais dans les marbres antiques, ces Cambodgiennes me le donnaient, en y ajoutant l’inconnu et la souplesse de l’Extrême-Orient. Quel enchantement de constater l’humanité si fidèle à elle-même à travers l’espace et le temps! Mais à cette constance il y a une condition essentielle: le sentiment traditionnel et religieux. J’ai toujours confondu l’art religieux et l’art: quand la religion se perd, l’art est perdu aussi; tous les chefs-d’œuvre grecs, romains, tous les nôtres, sont religieux. En effet, ces danses sont religieuses parce qu’elles sont artistiques; leur rythme est un rite, et c’est la pureté du rite qui leur assure la pureté du rythme. C’est parce que Sisowath et sa fille Samphondry, directrice du corps de ballet royal, prennent un soin jaloux de conserver à ces danses la plus rigoureuse orthodoxie, qu’elles sont restées belles. La même pensée avait donc sauvegardé l’art à Athènes, à Chartres, au Cambodge, partout, variant seulement par la formule du dogme; encore ces variations, elles-mêmes, s’atténuaient-elles, grâce à la parenté de la forme et des gestes humains sous toutes les latitudes.
«Comme j’avais reconnu la beauté antique dans les danses du Cambodge, peu de temps après mon séjour à Marseille, je reconnus la beauté cambodgienne à Chartres, dans l’attitude du Grand Ange, laquelle n’est pas, en effet, très éloignée d’une attitude de danse. L’analogie entre toutes les belles expressions humaines de tous les temps justifie et exalte, chez l’artiste, sa profonde croyance en l’unité de la nature. Les différentes religions, d’accord sur ce point, étaient comme les gardiennes des grandes mimiques harmonieuses, par lesquelles la nature humaine exprime ses joies, ses angoisses, ses certitudes. L’Extrême-Occident et l’Extrême-Orient, dans leurs productions supérieures, qui sont celles où l’artiste exprima l’homme en ce qu’il a d’essentiel, devaient ici se rapprocher.»
Ces petites danseuses cambodgiennes! Rodin, sa joie prise à dessiner ces charmants animaux, graciles créatures à la souplesse de chattes et parées d’une grâce tout à fait inimitable! Rappelons-nous leurs jolis gestes si tourbillonnants de caresses! Leurs bras, leurs cuisses gonflés de toute une vie débordante!
Minces gazelles, Rodin a fixé souvent votre image; quelques-unes d’entre vous, en vous rehaussant d’aquarelle, telles qu’on vous voit sur les enluminures des vieux manuscrits de l’Orient; minces gazelles nullement gênées par la haute orfèvrerie de votre coiffure,—vos bras levés et arrondis ou vos mains joliment retombantes comme des palmes. Et, nouvelle ivresse encore venue du complexe ajustement doré de vos costumes, de vos pieds si finement recourbés, de vos petites narines battantes, de vos yeux si brillants, de vos mains s’écartant et se posant à plat dans l’air, tandis que l’orchestre rythmait les salutations et les séductions des amoureuses épopées.
Rodin les a-t-il recherchés ces mouvements où il y a tant de grâce féline et de voluptueux amour!
A MEUDON.
UN COIN DU
HALL-MUSÉE
Cet Amoureux des danses! Ses admirateurs familiers connaissent les chefs-d’œuvre inspirés encore par le masque de la danseuse Hanako. Rodin a reculé jusqu’aux dernières limites de la sensation, le mystère, l’angoisse, la douloureuse volupté de cette face. Il l’a animée si harmonieusement, si musicalement, que certains se sont mépris, et ont cru se trouver devant un masque de Beethoven. Méprise acceptée: voyez, à Meudon, un buste agrandi d’Hanako, douleur tragique et mutisme farouche!