RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA COMMISSION DE L’ENSEIGNEMENT ET DES BEAUX-ARTS[D], CHARGÉE D’EXAMINER LE PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN.
PAR M. SIMYAN
Député
Messieurs,
Je prie la Chambre, au nom de la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts, de vouloir bien consacrer un instant au vote du projet de loi qui permettra au gouvernement d’accepter la donation magnifique d’un grand artiste. Le souci de la défense nationale, qui assiège tous les esprits, ne l’empêchera pas de saisir l’occasion d’assurer à l’État la possession de l’œuvre, considérable par sa richesse et par sa beauté, que M. Rodin offre à son pays.
Après un demi-siècle de labeur fécond, le maître songe à l’avenir. Il ne lui suffit pas d’avoir ouvert les yeux des plus aveugles et de connaître la gloire, de s’être fait un nom qui vivra tant qu’il y aura des hommes pour aimer le beau; il veut grouper son œuvre, et la présenter lui-même. Insensible au sourire des marchands et à la séduction des dollars, il en a gardé autour de lui une partie importante qu’il aime d’une affection paternelle, coulant une vieillesse heureuse parmi ces enfants de sa pensée. Il a dû souvent avoir la vision pénible de toutes ces belles choses dispersées après lui au hasard des enchères, où le plus offrant peut être parvenu à la fortune sans être parvenu à sentir le charme de l’art, et souvent cherche un placement avantageux plutôt que le plaisir supérieur de vivre parmi des chefs-d’œuvre. Il s’est sans doute représenté ses marbres, amoureusement modelés, échouant chez d’opulents barbares des deux mondes, où ils ne seraient pas entourés de la dévotion qu’ils méritent. Mais aussi, sans doute, le noble artiste pénétré de l’idée que l’art a un rôle social éminent, qu’il contribue pour une large part à l’éducation des hommes et embellit leur existence, ne veut pas que même des admirateurs sincères enferment chez eux, pour eux seuls, ce qui peut être utile à tous et faire la joie de tous.
C’est pourquoi, à la suite de négociations entamées dès 1912 par MM. L.-L. Klotz et Léon Bérard et heureusement poursuivies par MM. Painlevé et Dalimier, l’illustre maître, par le contrat qui vous est soumis, donne à l’État toutes les statues et tous les dessins qui emplissent ses trois ateliers de Meudon, de l’hôtel Biron et du dépôt des marbres. Il y ajoute sa collection d’antiques et les tableaux modernes qu’il possède. Mais il désire que le tout soit réuni en un musée où les amateurs puissent étudier les différents aspects de son talent, juger son œuvre d’ensemble, connaître aussi son goût pour toutes les formes du beau. Et il souhaite pour son œuvre un cadre qui ne la dépare pas. Le délicieux hôtel Biron, chef-d’œuvre de grâce élégante, est le domicile qu’il a rêvé pour ses marbres et ses bronzes. Aussi bien beaucoup d’entre eux l’occupent-ils déjà depuis plusieurs années que le maître en est le locataire; quelques-uns y ont été conçus et exécutés.
En retour de sa donation, il demande pour le musée Rodin la jouissance de cet immeuble et de la chapelle désaffectée qui est voisine, pendant sa vie et vingt-cinq ans encore à dater de son décès. En outre, s’il renonce en faveur de l’État à la propriété de ses œuvres et de ses collections, il ne songe pas à s’en séparer. Il veut achever sa vie au milieu des statues qu’il a jalousement conservées jusqu’ici, organiser et administrer son musée, dont il sera le conservateur bénévole.