S’il ne se fût agi que d’accepter un don précieux et de confier au donateur le soin de le présenter au public, il enrichirait depuis longtemps les collections nationales. Mais, pour disposer d’un monument de l’État, le ministre avait besoin d’une loi. D’autre part, le ministre des Finances, économe de nos deniers, hésitait devant les frais qu’entraîne l’installation d’un musée et l’entretien de tout son personnel pendant de longues années. Il songeait que demain le Luxembourg, plus à l’aise dans l’ancien séminaire de Saint-Sulpice, et ensuite le Louvre, s’empresseraient de faire une place d’honneur à la donation Rodin sans qu’il soit besoin d’augmenter les dépenses publiques. Le maître, avec son désintéressement ordinaire, leva la difficulté. Il proposa de prendre à sa charge les frais de transport et la mise en place de ses œuvres et de ses collections, de rétribuer aussi lui-même le personnel, à condition d’être autorisé à prélever sur les visiteurs un droit d’entrée de 1 franc, sauf un jour par semaine où ils seraient admis gratuitement. Ainsi le musée se suffirait à lui-même.

Il est vrai que l’État doit renoncer durant la vie de M. Rodin, et pendant vingt-cinq ans encore, à la libre disposition de l’hôtel Biron. Mais si l’on songe que, lors de la vente des biens congréganistes, il en a fait l’acquisition pour conserver un des plus gracieux monuments de l’architecture française, qu’il l’a sauvé des hommes d’affaires et des entrepreneurs de laid qui rêvaient de lotir le parc, d’abattre l’œuvre de Gabriel et de substituer à toute cette beauté de lourdes bâtisses uniformes, on ne peut supposer qu’il soit jamais question de l’aliéner. Dès lors qu’en fera-t-on? Y donnera-t-on l’hospitalité aux services débordants de quelque Ministère voisin? Ces salons, dessinés dans le goût le plus pur du XVIIIe siècle, deviendront-ils des bureaux? Et garnira-t-on de cartons verts l’élégante décoration de ces murs? Aucun Ministre des Beaux-Arts n’autoriserait ce sacrilège. Le réservera-t-on à la résidence des souverains de passage à Paris? Outre que jusqu’ici les palais n’ont pas manqué pour offrir aux amis de la France une hospitalité digne d’eux et digne d’elle, il serait déplorable que le public ne pût ni jouir du parc, ni visiter le pavillon qui, fermés tous deux, attendraient un hôte des mois et des années. Il faut que le parc soit ouvert à tous, que tous puissent reposer leurs yeux sur ce coin de nature luxuriante qui survit comme par miracle en plein Paris; et il faut que l’hôtel Biron soit accessible à tous.

La munificence de M. Rodin permet de lui attribuer la destination qui lui convient. L’aimable demeure qui, au cours du XVIIIe siècle, abrita tant d’existences élégantes et vaines, qui, depuis la Révolution, connut des fortunes si diverses, tour à tour établissement de plaisir, résidence de légat ou d’ambassadeur, à la fin couvent de jeunes filles, et vit passer tant de figures distinguées ou vulgaires, charmantes ou maussades, gaies ou austères, sera désormais soustraite à ces vicissitudes. Elle sera consacrée à l’art. L’ombre de Jacques Gabriel, si elle vient parfois errer sous ses voûtes, se réjouira d’y trouver installées les statues de M. Rodin.

Il est bien vrai que l’État, qui accueille au Luxembourg les plus belles œuvres des artistes vivants, et qui offre la glorieuse hospitalité du Louvre à celles que le temps a consacrées, ne saurait concéder une partie du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce pays. Mais il peut accorder cette faveur unique à un génie unique en retour d’un don unique. Si c’est un précédent, il est à craindre qu’il ne se renouvelle pas de longtemps.

*
* *

En effet, il ne s’agit pas d’honorer une de ces réputations que la mode a créées et qu’une autre mode fera demain oublier, ni même un de ces talents plus solides qui ont acquis d’abord la célébrité pour avoir flatté le goût de leurs contemporains, et que les générations suivantes dédaigneront peut-être à l’excès. M. Rodin a vu se dresser contre lui, dès ses débuts, les légions compactes des amateurs de poncif. Son premier envoi important au Salon, l’Age d’airain, donne une telle impression de vérité et de vie qu’il s’élève une voix dans le jury pour accuser l’artiste d’avoir moulé son modèle. Et cet aréopage accueille d’abord cette absurdité, comme si un moulage sur le corps humain pouvait rendre autre chose que des chairs figées et inertes. D’autre part, le public s’étonne à mesure que s’affirme l’originalité du sculpteur. Il est habitué à voir les sentiments et les passions traduits par des attitudes et des gestes consacrés, qui, d’ailleurs, ne sont pas toujours faux. Comme il regarde plus souvent des œuvres d’art que des corps vivants, il se fait de la nature une idée conforme aux statues qu’il a vues; il est incapable de concevoir l’infinie variété des mouvements et des formes, et repousse comme contraire à la vérité tout ce qu’on ne lui a pas encore montré. La nature, pour lui, ce sont quelques statues célèbres ou imitées de statues célèbres; tout ce qui s’en écarte n’est que fantaisie ambitieuse. Au lieu de chercher dans l’œuvre nouvelle une ressemblance avec la vie, il y cherche une ressemblance avec les œuvres qu’il connaît. Le troupeau des confrères médiocres mêle ses railleries à celles de la foule. L’artiste, qu’on accusait de mouler la nature, est maintenant accusé de la violenter.

Il néglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point voir. Soutenu par une petite élite d’admirateurs clairvoyants: statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa tâche les yeux fixés sur la nature. A chaque Salon, il scandalise les Béotiens de Paris et d’ailleurs. Cependant, la vérité fait son chemin. Peu à peu, on se décide à regarder sans prévention; on essaie de comprendre, on comprend, on admire. Tout homme capable d’une émotion esthétique est conquis. Ainsi, par la persistance de son effort, avec le tranquille entêtement de celui qui a raison, M. Rodin a vaincu toutes les résistances; il a soumis le public à son goût, qui est le bon.

Si l’on peut craindre les erreurs de l’engouement, jamais une œuvre éphémère n’a triomphé de haute lutte, pas plus dans le domaine de l’art que dans celui de la poésie. Les grands poètes, dont la postérité a fait des classiques, ont subi les assauts de ceux qu’offusquait la vérité. Le délicat Racine a choqué un grand nombre de ses contemporains, avant de les charmer. M. Rodin, sorti victorieux de la même épreuve, est devenu de son vivant un des grands classiques de la statuaire.

*
* *

Ses œuvres maîtresses, plusieurs fois exposées, dont quelques-unes peuvent être étudiées à loisir au Luxembourg ou sur nos places publiques, portent la marque de la beauté qui défie le temps: ces marbres et ces bronzes palpitent de vie. Et non pas seulement d’une vie animale: la vie de l’âme rayonne aussi de la matière. Ce ne sont pas des modèles habilement rendus, ce ne sont pas de beaux «morceaux», mais des hommes et des femmes qui pensent, qui sentent, qui souffrent, qui aiment. Toute une humanité voluptueuse, douloureuse ou pensive est sortie des mains de l’artiste. C’est proprement une création à l’image de la nature.