Il n’est pas bon, il n’est pas prudent, de dispenser de la sanction du temps, reconnu nécessaire par l’expérience de tous les pays et de tous les siècles, la consécration des talents et même des génies les plus populaires, et à plus forte raison des talents et des génies les plus contestés.

Il n’est pas bon, il n’est pas prudent de proclamer solennellement que ces talents, ces génies pourront, désormais, si vous votez le projet du Gouvernement, préférer les jouissances immédiates d’un atelier d’État, d’un musée personnel, à la gloire posthume et désintéressée d’un musée national.

Il convient mieux à une commission d’hommes de l’art, choisis consciencieusement et en toute indépendance par des hommes de l’art, qu’à une assemblée politique de prendre la responsabilité de décider qu’il en sera autrement pour M. Rodin que pour les autres artistes français.

La renommée de M. Rodin ne peut que gagner à l’arbitrage de ses pairs, les plus illustres et les plus compétents. Une moitié par les membres de l’Institut qui ne passent pas pour les plus médiocres et une moitié par la grande ou la petite élite, à l’estime de laquelle il doit tenir par-dessus tout.

S’il est vrai, comme on nous l’assure, que M. Rodin a vaincu toutes les résistances, qu’il a réussi enfin à soumettre le public à son goût, s’il a forcé l’admiration de tous, quelle revanche pour son génie méconnu jusqu’ici, que cette constatation par experts indiscutables, indiscutés, jointe à celle du Gouvernement et de la Chambre des députés. Quelle revanche même pour la petite élite de ses admirateurs clairvoyants mais solitaires.

Constatation d’autant plus opportune et nécessaire que, à l’heure où nous sommes, les résistances ne semblent pas aussi réduites que vous le prétendez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Vous sollicitez une sorte de réhabilitation d’un génie incompris, une manifestation de remerciement qui ne s’est jamais vue.

Et les journaux d’art, aussi bien que les journaux politiques, se taisent presque unanimement. On disait, jadis, que le silence des peuples était la leçon des rois. Il devrait aussi être la leçon des Parlements souverains, la leçon de la «République des arts» et de la «République des camarades». (Mouvements divers.)

M. Marrou.—Il y a autre chose à dire et à faire en ce moment que le discours que vous prononcez.

M. Jules Delahaye.—Alors, vous seriez seul à avoir le droit de parler et d’exprimer vos opinions?

M. Marrou.—Non, mais vous parlez à tort en ce moment.