Qui donc a pu voir, dans cette démarche de haut désintéressement, la manifestation d’un orgueil hypertrophié se dresser à lui-même son propre piédestal. Il se soumet au contraire à l’épreuve la plus redoutable. Ce n’est pas à des familiers, ce n’est pas à un cercle d’admirateurs qu’il lègue son œuvre; il confie au temps toute son œuvre, toute sa passion, la vie de sa vie, le résultat d’un inlassable labeur, des trésors dont lui seul sait ce qu’ils lui ont demandé d’efforts douloureux et de méditations infinies.
Je sais! Il y a la condition à laquelle cette offre est subordonnée: l’affectation de l’hôtel Biron.
Rodin a demandé qu’on lui réserve ce joyau parfait, exemplaire exquis de la grâce du XVIIIe siècle.
La séduction de ce monument a été pour quelque chose dans la décision du vieux maître. L’effort architectural du siècle qui a porté l’art du décor à son élégance suprême y est résumé. Comment, épris de cette demeure, où tant de ses rêves se sont réalisés, n’aurait-il pas conçu la pensée de lui attribuer une destination en harmonie avec le charme qu’il y sentait?
Nous avons eu—et l’honorable M. Gaudin de Villaine avait raison tout à l’heure de rappeler le grand service qu’il rendit alors—la même préoccupation. Des spéculateurs aux aguets méditaient le dépècement de ce domaine et en préparaient l’horrible lotissement; nous avons été d’accord, à la Commission du budget de la Chambre, dont je faisais alors partie, avec notre collègue, pour que l’État fît l’acquisition de ce chef-d’œuvre d’un des maîtres de l’architecture française. Pour le dire, en passant, il faut reconnaître qu’à notre époque démocratique, le culte des belles choses n’a pas périclité autant qu’on le prétend parfois. Ce n’est pas aujourd’hui, c’est en des temps moins plébéiens, moins détachés des vénérations anciennes, que l’on a accepté qu’une merveille comme le palais des Papes d’Avignon, fût transformé en une caserne d’artillerie, et l’oratoire aux fresques délicates, dans lequel un prêtre s’agenouillait devant son Dieu, converti en cuisine régimentaire!
M. de Lamarzelle.—Nous sommes d’accord avec vous sur ce point.
M. Steeg.—J’ajoute que, depuis quelques années, c’est grâce aux efforts et du Parlement et des sous-secrétaires d’État aux Beaux-Arts, que l’on s’est efforcé de restituer le palais des Papes dans son antique splendeur.
M. le président de la Commission.—On l’a bien abîmé en le restaurant!
M. Gaudin de Villaine.—Mais vous n’avez pas réussi.
M. le sous-secrétaire d’État.—Il est en pleine restauration!