Ce grief, messieurs, ne saurait nous être adressé. Le régime actuel a rompu délibérément avec des traditions anciennes: il y avait, autrefois, des charges de peintre du roi; il subsista longtemps des artistes officiels.

Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi: nous avons voulu et nous voulons que tout effort sincère puisse s’exprimer librement, en dehors de toute doctrine d’État; il n’y a pas, en matière d’art, de doctrine d’État.

M. Gaudin de Villaine.—Vous donnez un démenti à cette théorie.

M. T. Steeg.—Non, il n’y a pas de doctrine d’État.

Nous avons un institut d’État, dans lequel Rodin n’est pas entré, qui veille attentivement à ce que certains principes, qu’il a formulés comme les meilleurs, président à la création artistique; mais ces maîtres de l’Institut ne peuvent pas se plaindre d’avoir été délaissés, d’avoir été l’objet de dédains injustifiés au profit de Rodin.

Ce n’est pas à Rodin que l’on a demandé tant et tant de statues qui se trouvent dans nos rues, sur nos places et dans nos jardins et qui les ornent, sans toujours les embellir. (Sourires approbatifs.) Ce n’est pas à Rodin que l’on a demandé ces monuments, que vous pouvez voir à Paris, monuments de Gambetta, de Waldeck-Rousseau, de Jules-Ferry, ou bien encore celui de Chappe, qui, près de nous, boulevard Saint-Germain, évoque sans aucun symbolisme le vieux télégraphe de nos ancêtres. (Nouveaux sourires.)

Ce n’est pas pour Rodin que l’on a, tout près d’ici, avenue de l’Observatoire, relégué dans une ombre discrète, un des chefs-d’œuvre de Rude.

Non, messieurs, il n’y a pas là de privilège pour un homme, il n’y a pas de doctrine d’État.

Que s’est-il passé?

Le maître Rodin est venu nous dire: «Voici mon œuvre, avec les collections dont s’est nourrie ma pensée. Les voulez-vous? Je demande, en retour, que la maison qui les abrite soit leur asile après ma mort, non pas pour toujours, mais pendant vingt-cinq ans,—le temps de laisser tomber les partis pris systématiques, comme aussi les engouements factices et les admirations de commande, le temps de juger froidement ce que je fus, de mesurer exactement ce que j’ai fait.»