J’entends bien l’objection que l’on nous a sans cesse répétée: «Vous allez créer un précédent redoutable.» Cette perspective n’est pas pour m’effrayer. Que d’autres artistes nous apportent des dons semblables et nous ne rebuterons pas leur bonne volonté.

Mais combien sont-ils ceux qui pourraient nous faire une offre pareille? Combien sentent qu’ils gagnent plus qu’ils ne perdent à la dispersion des produits de leur infatigable talent, d’autant plus infatigable qu’il ne connaît pas ou ne connaît plus l’effort vers une perfection toujours plus haute?

Réunir, juxtaposer dans un même local les diverses créations d’un même artiste, quelle épreuve périlleuse pour sa renommée!

M. Gaudin de Villaine.—C’est une revanche contre l’indifférence de ses contemporains. Ceux dont on acquiert les œuvres voient celles-ci dispersées, tandis que ceux dont les œuvres ne sont pas recherchées peuvent être mises dans un seul musée.

M. T. Steeg.—Combien de talents s’immobilisent au moment où la réputation obtenue paraît définitivement installée! Une fois découverte la formule qui captiva le public, les amateurs ou les marchands, ils se contentent de reproduire le tableau, la sculpture ou le livre qui leur valut le succès.

Par l’application d’une recette plus fructueuse que féconde, ils arrivent à ce résultat qu’une œuvre cependant nouvelle donne l’impression du déjà vu. (Très bien! très bien!)

Il n’en sera pas de même pour Rodin. Non seulement ses œuvres supportent d’être rapprochées les unes des autres, mais je dirai volontiers qu’elles en ont besoin; elles se complètent, s’expliquent, s’éclairent réciproquement.

Dans chacune il cherche à se dépasser, à serrer la vie de plus près, à emprisonner dans le marbre ou dans le bronze quelque attitude, quelque émotion, quelque idée qui, jusque-là, s’étaient dérobées à son étreinte.

Dira-t-on que Rodin n’a pas toujours réussi dans ses tentatives? Certes, le souci de perfection qu’il porte toujours, l’expression de ce qu’il y a d’essentiel dans ses idées, l’a conduit à laisser tomber des travaux dont il n’était pas satisfait. Il se peut même que, dans sa fièvre de création, il se soit contenté de fixer son rêve dans une ébauche.

Mais, ébauches ou réalisations, peu importe: ce musée Rodin que l’on va créer et dans lequel vous verrez se juxtaposer des réussites, des essais, peut-être même des erreurs—ceci mettant en lumière le sens profond de cela—apporte le témoignage d’une activité prodigieuse, d’une volonté impatiente et passionnée, mais souverainement puissante. Nul, quand il y pénètre, ne peut ne pas ressentir la domination de la force créatrice qui s’y révèle. (Vive approbation.)