En rendant hommage à Rodin, je pense aussi que nous apportons un encouragement à ces jeunes sculpteurs qui poursuivent avec un entêtement sublime leur labeur sans compensation. Pauvres inconnus, méconnus, ils s’obstinent à ne rien attendre que d’eux-mêmes, à ne pas abaisser leur art à ce que, dans leur juvénile intransigeance, ils appellent de méprisables compromissions. L’exemple de Rodin, sa gloire tardive, leur est un réconfort, leur apporte une espérance. (Très bien! très bien!)
Ne l’oubliez pas, messieurs, Rodin aurait pu, comme beaucoup d’autres, réussir de bonne heure. L’auteur du Printemps et de la Pensée avait une connaissance profonde de la technique et des ressources du marbre; pendant des années de luttes, il a vu les salons se fermer devant lui et les grands critiques hausser les épaules devant ses créations. Il aurait pu abdiquer entre les mains de quelque entrepreneur de renommée, il ne l’a pas voulu. La célébrité lui est venue en coup de foudre, lors de l’Exposition de 1900. Il avait, à ce moment-là, soixante ans.
Comment s’étonner qu’il goûte ingénument le murmure de gloire qui monte jusqu’à lui et comment ne pas comprendre qu’il a quelque mérite à avoir attendu si longtemps la récompense de tant d’années d’une volonté et, si vous le voulez, d’une orgueilleuse obscurité?
La jeune génération artistique s’incline avec respect et admiration devant son caractère et son génie.
Elle sait ce qu’elle doit à Rodin, ce dont il a enrichi la sculpture française, elle sait aussi ce qu’il a ajouté à ses traditions séculaires. Car—et, sur ce point, je me trouve aussi en plein accord avec l’honorable M. Lintilhac—c’est une erreur singulière que de considérer Rodin comme un iconoclaste ou comme un contempteur du passé: les collections dont vous trouverez, aux annexes du rapport, le riche inventaire et où figurent en majorité des pièces appartenant à l’art de l’Égypte, de la Grèce et de Rome, sont, à cet égard, très instructives.
Dans des entretiens qui nous ont été conservés, nul plus que Rodin ne se réclame des principes classiques et des origines nationales. Mêlé jadis aux équipes anonymes d’ouvriers géniaux, il eût peuplé de ses rêves et de ses chimères la façade des cathédrales. (Très bien! très bien!)
Messieurs, si je suis monté à cette tribune, c’est parce que je suis convaincu que le projet qui vous est soumis pose une question d’intérêt national immédiat et profond. Aussi, j’avoue ma surprise, lorsque j’entends déclarer que le moment est mal choisi pour discuter la convention actuelle.
«Byzance», disait un des auteurs cités par l’honorable M. Gaudin de Villaine. Mais, messieurs, Byzance se perdait en controverses stériles et en débats futiles. Ici, c’est du patrimoine moral de la France qu’il s’agit. C’est ce patrimoine que nous voulons conserver et accroître.
En ce moment, beaucoup de ceux qui auraient été les peintres, les poètes ou les savants de demain sont tombés. Ceux qui survivent leur doivent de ne laisser déchoir aucune des aspirations supérieures dont la France a toujours eu la fierté.
Demain il y aura une œuvre économique importante à accomplir, effort de relèvement matériel, de renaissance nationale. Il faut, demain, que la France sorte de l’épreuve mieux trempée pour les luttes pacifiques qui suivront la victoire. Mais il ne faut pas que cet effort absorbe toute la vigueur d’une jeunesse prématurément réduite.