Tout ce qu’on a pu dire, en dehors de cet hommage, n’est qu’un amas de sottises. Ni gaz, ni électricité n’éclairent même le soir les salles; de vacillantes lueurs de bougies, ça et là, ponctuent, d’insuffisantes clartés, les ténèbres.

La véritable joie de Rodin c’est d’accumuler encore ici des statues, des bustes, des statuettes, des colonnes de plâtre et de gracieuses figurines. Il vient de bonne heure de Meudon à l’hôtel de la rue de Varenne; et, tout de suite, dans la salle où il travaille plus assidûment, il s’enferme avec son modèle. Il a gardé le contentement profond, aussi vif qu’au premier jour, de modeler sur le papier, de pétrir la glaise ou de «reprendre» quelque statuette de plâtre. Il faut l’avoir vu, à ce moment-là, cet enchanteur de la forme, de l’expression surtout, pour comprendre un peu tout le bonheur que lui donne la vie de son travail!

Un jour que nous nous promenions dans les allées sauvages du jardin Biron, Rodin m’a dit:

«Oui, j’ai toujours aimé farouchement le travail. Dans mes débuts, j’étais malingre, d’une pâleur extrême, la pâleur de ma pauvreté; mais une ardente surexcitation nerveuse me poussait à travailler sans répit. Je n’ai jamais fumé, pour ne pas être surtout distrait, je crois, une seule minute; j’abattais mes quatorze heures quotidiennes, et je ne me reposais que le dimanche. Alors, ma femme et moi, nous allions dans quelque guinguette prendre un «gros» repas à trois francs pour nous deux, qui était toute notre récompense de la semaine!»

Aussi, aujourd’hui, tâchez d’établir un catalogue de l’œuvre complète de Rodin, vous n’y arriverez pas. Lui-même ne sait pas tout ce qu’il a créé, inspiré et fait exécuter. Il se perd dans ce dédale d’œuvres. Ah! cela égaya souvent ce peintre revêche et constipé que l’on connaît pour noter soigneusement (sujet, matière, dimensions, etc.), tout ce qui sort de ses pauvres mains!

Levé dès l’aube, Rodin vient chaque jour à l’hôtel Biron. On le conduit de sa villa des champs jusqu’à la gare de Meudon-Val-Fleury—oh! le plus souvent, une simple voiture que traîne un cheval pacifique!—puis il prend le train électrique pour descendre à la gare des Invalides, d’où il gagne à pied la rue de Varenne.

Il accomplit ce trajet sans ennui, sans lassitude. Ceci, déjà, est un étonnement, depuis si longtemps que ce trajet reste le même, à l’aller et au retour. Mais il faut se dire simplement que le travail seul passionne ce grave vieillard; qu’il ne pense qu’à ce travail, qu’à son travail, et que, parfois, s’il s’en distrait un instant, c’est encore pour travailler autrement,—pour noter enfin ces «Pensées», dont quelques-unes sont dans ce livre, par faveur, réunies.

Même, maintenant, à bien dire, il ne s’écoule pas de jour sans que Rodin note une ou plusieurs de ses méditations conçues de souvenir ou en présence de la nature (paysages, figures, etc.). C’est ainsi qu’il a écrit de nombreux albums, dont la publication serait l’au jour le jour enfin expressif d’un merveilleux artiste. Car, si dans le «journal» du grand Delacroix il y a peu à glaner, les cahiers de Rodin contiennent d’éloquents enseignements et tout l’exposé d’une extraordinaire technique.

Ses «Pensées», Rodin les note, d’ailleurs, une à une, devant la vie, en plein air; il les tourne et il les retourne, en marchant, jusqu’à ce qu’il leur ait donné une forme satisfaisante. Mme Georgette Leblanc, qui perpètre quelques «Pensées», comme tant de femmes inassouvies, écrit d’abord, d’une grosse écriture, son effort cérébral, puis elle affiche ce papier dans une sorte de petit placard à grillage, comme on en voit à la porte de la mairie, dans les villages. Elle passe alors et repasse devant le papier ainsi épinglé; et c’est à la suite de cette sorte de mise au pilori qu’elle décide si elle gardera ou non la «Pensée»! Amusante manière d’examen!

Rodin, lui, plus simple, passe au crible ses «Pensées», tandis qu’il suit, lentement, les épaisses allées du jardin sauvage Biron, cet autre Paradou.