Les beaux jours venus, quelles heures émouvantes Rodin vit sous ces voûtes de feuilles, sous les pommiers et sous les cognassiers de cette incomparable petite forêt! Sa chienne Dora bondit près de lui, et il répond à voix basse à son interlocuteur, comme s’il craignait de troubler le sourire des fleurs sauvages, poussées là en gerbes, en panaches de gala!
Heureuses après-midi au cours desquelles—j’en appelle à ses familiers,—on n’entend jamais Rodin parler de ses œuvres, mais seulement de la Nature et des Maîtres! Combien de fois nos questions sont restées sans réponse parce qu’elles violentaient l’extrême modestie de ce grand homme! Combien de fois, au contraire, vantait-on le Bernini ou Pigalle, il nous disait, lui, d’inédites paroles, de précieux aperçus encore invus! Et comme tout cela était classé dans sa mémoire! L’ordre, qu’il s’efforce d’obtenir des gens qu’il emploie, lui a fait obtenir de précises distinctions et nulle confusion n’est jamais en lui, nul désordre.
Cependant, que de voyages Rodin a accomplis, en observant toujours, en épuisant son admiration! N’importe, comme ils sont lumineux ses commentaires de l’art universel! Ce qui n’empêche pas que d’officiels goujats affirment chaque jour, avec le plus imperturbable aplomb, que tout ce qu’il a collectionné, tant à l’hôtel Biron qu’à Meudon, n’offre qu’un intérêt médiocre.
Cette déclaration est au moins stupéfiante, allons! Comment, voici un génie qui se mêle, lui aussi, de collectionner; et ce sculpteur de génie, qui ne recherche que des sculptures, serait moins entendu en la matière qu’un valet absolument quelconque qui «conserve» un musée ou un palais! Cela, n’est-ce pas, c’est d’une irréfrénable gaieté!
Ah! les gens officiels sont des gens têtus, convenons-en! Ils sont cuirassés d’une telle sottise qu’ils en émerveillent. Parfois on se demande si ce ne sont pas des gens fort spirituels qui veulent le plus comiquement du monde se divertir; car, enfin, on s’interroge, on se dit qu’un gouvernement a tout de même placé dans des lieux élevés ces galfâtres de la brocante et ces margouillats de la camelote; on se répète qu’ils sont décorés, et c’est quelque chose cela! enfin, ils font partie, ces gens, d’un tas de sociétés artistiques, littéraires, industrielles et vinicoles; ils président des banquets, des distributions de prix, ils inaugurent des statues; ils dirigent des écoles d’art, que sais-je encore? Ils ont une barbe de Triton, un aplomb de financier et une faconde de bonisseur! En vérité, oui, parfois, on ne sait plus! Ils vous déroutent!
Tout de même, il y a des demeures dans lesquelles ils ne devraient pas entrer.
Celle de Rodin est une de celles-là. Ce maître parle-t-il, le charabia des conservateurs et des directeurs d’écoles d’art devient quelque chose d’extraordinairement cocasse, de prodigieusement extravagant. C’est de l’imbécillité dosée, de l’extrait de sottise. On prend subitement en haine un gouvernement qui a confié des fonctions à de tels hébétés; on vilipende les cuistres ministériels qui ont à se reprocher de telles nominations!
Mais on écoute toujours Rodin, dans le jardin Biron, et toute colère s’apaise.
HOTEL BIRON.
UN COIN DE
L’ANTICHAMBRE