C’est qu’il a bu, lui, toute la lie officielle; c’est qu’il a tout enduré de l’Institut, le magnifique artiste. Feu Henri Roujon, la sous-ventrière des basses Lettres, s’était, depuis toujours, déclaré l’ennemi de Rodin; MM. Puech et Mercié, ces modeleurs de graisse, ces orthopédistes des moulages sur nature, exècrent, eux aussi, Rodin. M. Bonnat rivalise avec le photographe Lampué de gâtisme ânonnant.
Ah! oui, toute colère s’apaise; car, heureux de la vie, Rodin conte avec un ironique sourire bien des histoires arrivées à d’autres qu’il admire; et ses mots sont si calmes, arrivent en cortège si tranquille, que l’on jette comme lui les yeux sur le bonheur du beau jardin, et qu’elles s’effacent vite complètement les pauvres physionomies des sots que notre conversation met en cause.
Rodin aime, d’ailleurs, d’un vif amour le jardin Biron, où la nature crée, comme elle l’entend, toutes ses herbes, toutes ses feuilles et tous ses fruits. Il y a là une voûte d’arbres qui jaillit comme une nef: et cela s’ordonne en toute majesté, avec faste et solennité. Quel aspect Rodin offre sous cette splendeur! Il est là, trapu, un manteau brun jeté sur ses épaules, un béret de velours noir abritant sa tête pensive. J’ai songé souvent, en le considérant, à tous les portraits de lui—peintures et bustes—que l’on essaya. Ils sont tous vains. La photographie, seule, a pu donner deux ou trois visions à retenir. Les peintres et les sculpteurs se contentent trop aisément du pittoresque; ils ont vu la longue barbe, un air de faune sensuel; ils n’ont pas vu l’aspect caractéristique, dominant, celui d’un patriarche de Rembrandt non point revêche, renfrogné, mais, au contraire, malicieux, ironique et toujours curieux de la vie.
Ah! certes, non point renfrogné! Car, maintenant que Rodin a conquis la gloire universelle, toutes les femmes de la terre le viennent visiter à l’hôtel Biron; et à toutes—Dieu sait pourtant s’il en entend, des sottises!—il donne son sourire amusé. Oui, ce patriarche aime la vie, toujours, de plus en plus fortement. Entendez-le parler de ses modèles favoris, il vous ravira par sa chaleur. Il eut longtemps un modèle admirable, une jeune femme dont le corps enchanté lui fournit je ne sais combien d’esquisses et de dessins; ah! quel hymne d’amour il lui consacre toujours! et comme il raconte avec joie l’apparition nue, à un dîner d’artistes, de cette merveilleuse chair, souple, élancée, frémissante, orgueilleuse!
Ses plus significatives «Pensées», celles qui constituent ses profondes réflexions sur la technique de la statuaire, elles lui sont données, d’ailleurs, par ses modèles-femmes dont il éclaire, à la lumière d’une bougie, le corps dans la tombée du jour. C’est ce qui fit dire à l’une d’elles: «Je pose pour la littérature!» Oui, de la littérature, peut-être, car le style de ces «Pensées» est admirable; mais c’est surtout le merveilleux résumé—en quelque sorte philosophique—de soixante années d’un patient labeur et d’une fructueuse expérience. Car, dès le temps où Rodin fut le collaborateur de Carrier-Belleuse, c’est-à-dire aux premières années de son apprentissage, jamais il ne négligea d’apprendre toujours quelque chose, même quand il devait demander cette chose-là à un camarade d’atelier. Et son esprit reste singulièrement lucide quand il explique brièvement, une à une, toutes les conquêtes de son talent. Il se souvient de l’artisan qui lui apprit à modeler en profondeur et qui lui fit comprendre toute la caractéristique beauté de l’ornement. Jamais une vie ne se retracera mieux sur l’écran d’une pure mémoire. Rodin a oublié des dates dans sa création vigoureuse; il ne peut, pour le détail, citer certaines œuvres, du moins toutes ses œuvres; mais ce qui demeure en lui, d’une manière précise, formelle, c’est l’histoire de tous ses progrès. Aussi, comme il offrirait de rares exemples techniques aux sculpteurs, si ces gens-là voulaient l’entendre!
Mais qui de ceux-là l’entend? Il vit à l’hôtel Biron, dans son travail, dérangé par d’importuns visiteurs, mais aucun sculpteur parmi ceux-là. A la métairie de la rue Bonaparte, on feint de l’ignorer; mieux même: on ricane quand on y prononce son nom, et les autres sculpteurs sont également indifférents. Si! ils viennent, ceux-ci, quelquefois, pour solliciter son appui, mais c’est tout. Pour tous, ce maître illustre vit aussi ignoré qu’un Pharaon de la vingtième dynastie. Vous ne vous demanderez plus alors maintenant, j’espère, pourquoi Rodin c’est toute la sculpture actuelle,—et pourquoi presque tous les autres gens dits sculpteurs croupissent dans une si parfaite médiocrité!
Non point, certes, que nous réclamions pour Rodin toute une cohue de disciples, d’imitateurs et de plagiaires, bien que Mirbeau ait écrit: «De lui part un style!» Non, certes, pas de séquelle de suiveurs; mais Rodin, en vingt ou vingt-cinq leçons, à forfait,—comme on apprend quelques carambolages au jeu de billard—pourrait détourner de l’anecdote, de l’énorme soufflé, du maniérisme bête, un tas de braves gens, pas méchants, mais naturellement obtus, auxquels il manque—pour le surplus!—quelques notions de l’art des plans. A l’école, à la ferme du quai, on n’enseigne pas les choses utiles de la statuaire. Aussi est-il compréhensible que pas un nourrisson-sculpteur n’ait osé envoyer au diable la sénile ganache qui radote sous le vieux nimbe en tôle peinte du prix de Rome!
Entendez bien, toutefois, que jamais Rodin ne s’est plaint d’un tel «isolement». Au contraire, les choses du passé qu’il admire et qu’il collectionne avec la plus vive clairvoyance,—n’en déplaise à messieurs les saugrenus conservateurs de palais déserts!—ces choses-là lui font une compagnie enchantée, très heureusement muette, et qui lui suffit.
Ah! certes, que d’heures il médite devant ses antiques, ses bronzes cambodgiens, ses terres cuites de Tanagra et de la Basse-Egypte, ses Lékythes grecs à fond blanc, ses pierres gravées de Thèbes ou d’Héliopolis et devant ses stèles assyriennes si curieusement émaillées! Avec quels doigts frémissants il touche ces vieilles pierres patinées, vernies, dorées et quelquefois si grises! Et comme il les dispose bien toutes! Celle-ci, par exemple, posée sur une sorte de billot, c’est un bassin mutilé de femme. Quel bourreau l’a laissé là, si ambré sur ce lourd tapis à dessins rouges?