M. le rapporteur.—Généralement, les bruits de couloirs s’éteignent au pied de cette tribune. Mais, moi, je dois y faire entendre l’opinion de la Commission des Finances, puisque j’en ai été également le rapporteur; or, au sein de la Commission, le rapport financier, que j’ai lu du premier au dernier mot, a été approuvé à l’unanimité des membres présents.
Voilà, messieurs, la question d’affaire, elle vous apparaît—je n’insiste pas—aussi bonne que possible...
Un sénateur à gauche.—Très bonne!
M. le rapporteur.—Mais pourquoi le donateur fait-il un geste si magnifique? Par orgueil, disent ses détracteurs. Est-ce le mot juste?
Après un si vaste effort, où chacune de ses œuvres a partagé le public en détracteurs acharnés et en admirateurs enthousiastes, après des querelles d’école où, ni d’un côté ni de l’autre, on ne s’est piqué de parler d’avance le langage de la postérité, le vieux maître, sentant cette postérité toute proche, a été d’avis d’avoir un avant-goût moins tumultueux de son jugement, en offrant au public des connaisseurs, et même au grand public, la vue de l’ensemble de son œuvre, groupé en un musée.
Plus heureux que l’écrivain, qui doit en appeler à une longue patience des lecteurs, plus heureux que le musicien dont la composition exige de coûteux interprètes, le sculpteur, comme le peintre, n’a besoin que du regard qui fait justice et recrute vite les admirateurs pour soulever l’équitable avenir contre les cabales éphémères. Rodin a voulu profiter de cet avantage de son art. Il est avide de voir se poser sur ses chefs-d’œuvre le regard admiratif du visiteur où luit un reflet de gloire. C’est sa manière à lui de répéter le cri du vieux Corneille à ses rivaux obscurcis et autour de lui croassant:
«Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit.»
Voilà pourquoi ce septuagénaire, devenu, d’humble artisan, grand artiste, par la force du talent immanent et un demi-siècle de labeur orageux et si longtemps misérable, vient, conduit par l’État, frapper à la porte d’un petit temple de mémoire et dont il fait les frais.
Messieurs, c’est une gloire mondiale, née au pays de France, un vieillard désireux avant de fermer les yeux où ont lui tant de visions d’art, de les emplir d’une aube visible d’immortalité. Ouvrons-lui et saluons. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)
Tout le monde n’en est pas d’avis, vous venez de le voir. On craint, dit-on, de créer un précédent encombrant. Vraiment? On craint de rencontrer trop souvent, au bout de la carrière d’un artiste, l’accord d’une pareille générosité et d’un pareil talent? Ah! messieurs, c’est prévoir de bien loin l’embarras des richesses: en l’espèce, l’encombrement n’est pas plus à craindre que la ruine. (Sourires et applaudissements.)