M. de Lamarzelle.—Surtout la civilisation chrétienne.

M. le rapporteur.—Oui... ce frisson du beau qu’elles ont considéré comme un stimulant nécessaire et un précieux auxiliaire de l’éducation du peuple. (Très bien!)

M. Gaudin de Villaine.—L’hospitalisation d’un artiste vivant n’a pas de rapport avec ce que vous exposez!

M. le rapporteur.—Vous voulez que tout ce qu’on dit ait du rapport avec les seules choses que vous dites. On peut en penser d’autres, sur le sujet en discussion, et les développer. J’use de mon droit, en restant maître de l’ordre de ma discussion. Mais, dès qu’on sort de votre chemin, on se jette dans les chemins de traverse, à votre compte; et on est aussi un révolutionnaire!

M. Gaudin de Villaine.—Mais non!

M. le rapporteur.—Je continue donc mon chemin, ne vous en déplaise, et j’arrive, d’ailleurs, au bout.

Mais, objecte-t-on, ce n’était pas le moment de vous occuper de la création d’un musée Rodin. D’abord, en ce moment, ce n’est pas nous qui l’avons choisi: c’est l’échéance du contrat qui nous l’a imposé. Ce n’est pas le moment, dites-vous: mais est-ce le moment de diminuer nos gloires en les discutant, ou de les exalter? (Très bien! très bien!)

Comment! nous avons un artiste dont la célébrité rayonne dans les deux mondes, dont l’œuvre est commentée par des études dans toutes les langues civilisées,—j’en ai vu une en japonais,—dont les productions, alors que certaines en marchandent le cadeau, sont guettées par l’or de l’étranger,—hier, on lui offrait, pour un buste de Shakespeare, 160.000 francs,—qui a, dans les villes capitales, des monuments à son nom, tout un musée à San-Francisco, une salle au Kensington de Londres, trois salles au Metropolitan de New-York, dont la personne, quand elle passe la frontière, est l’objet d’ovations inouïes,—à son dernier voyage à Londres, on dételait les chevaux de sa voiture, pour la traîner en triomphe, et on le proclamait docteur de l’Université d’Oxford,—et certains disent que ce n’est pas le moment de rappeler au monde que la France sait aussi admirer ses artistes? Si, c’est bien le moment, monsieur, d’exulter, d’arborer et d’exposer nos gloires, ne fût-ce que pour rappeler aux nations civilisées ce qu’elles doivent au génie de l’Athènes moderne.

Ah! messieurs, défions-nous, plus que jamais, de cette manie nationale, redoutable, envers de nos qualités critiques, qui nous pousse, comme par une suprême élégance, à nous dénigrer nous-mêmes (Vive approbation), à nous dénigrer aux yeux du reste du monde, où nous n’avons pas que des amis et où certains, peut-être même parmi les neutres, ne demandent pas mieux que de nous prendre au mot (Assentiment), ainsi que j’avais l’honneur de vous le rappeler à cette tribune, dans la querelle contre la Sorbonne, à la veille même de la guerre et ne croyant pas si bien dire, hélas! (Applaudissements.)

Si l’on avait un Rodin, de l’autre côté du Rhin, ce n’est pas en ce moment, ni jamais, qu’on mettrait les écrans de la critique devant les rayons de sa gloire. Autour de lui, quel chœur retentirait du barbare «au-dessus de tout!» (Nouveaux applaudissements.) N’en ayant pas, on y fait quand même, par bluff, des gestes de kultur artistique: n’est-ce pas hier, en pleine guerre, qu’on affectait d’y payer 900.000 marks, 1.275.000 francs, un antique enlevé à notre séquestre? Et ce ne serait pas pour nous le moment de faire un geste aussi sincère qu’élégant, un de ces gestes bien français—comme celui qui datait de l’angoisse de Moscou le décret de réorganisation de la Comédie-Française—en donnant à une gloire du pays de France l’hospitalité nationale qu’elle demande et paye en une si belle monnaie? (Très bien! très bien!) Votre Commission, qui vous propose de le faire, peut adresser à ses contradicteurs la réponse même des Athéniens à leurs détracteurs, au cœur même d’une guerre à mort, malgré laquelle ils ne désertaient pas le culte de la beauté: «Oui, nous avons l’amour du beau, riposte le président du Conseil d’alors, qui avait nom Périclès.» (Rires approbatifs.) Mais un amour où le bon goût et le budget trouvent leur compte. J’espère, messieurs, que c’est aussi ce que vous allez dire par votre vote, pour l’honneur de la République qui, ici comme en tout et pour tout, entend bien rester laïque et athénienne. (Double salve d’applaudissements.L’orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations d’un grand nombre de ses collègues.)