Quelle œuvre de sculpture moderne est, en effet, dans l’inspiration et dans l’exécution, plus voisine des antiques que le groupe de la Mort d’Alceste? C’est le pathétique même d’Euripide. Y a-t-il, dans nos musées, rien de plus classique par la largeur des plans, l’équilibre des masses, la franchise du modelé et la force contenue, la foi du sentiment, que Le Baiser? Qui donc a, de nos jours, plus élégamment et plus puissamment interprété les vieux mythes que l’auteur de l’Orphée suppliant les Dieux, de l’Apollon vainqueur, de l’Amour et Psyché, des Danaïdes au supplice et de cette Centauresse symbolique, fouillant le sol de son rude sabot, tandis que son buste délicat et haletant se tend éperdument vers la chimère et que se combattent si pathétiquement en elle l’instinct de la bête et l’idéalisme de la femme? (Applaudissements.)
Et les maîtres de la Renaissance, après ceux de l’antiquité—dont il s’entourait pieusement en travaillant—ont-ils eu un plus authentique successeur que ce même Rodin? Son Saint Jean-Baptiste n’est-il pas le frère, en rusticité expressive, de ces paysans en qui les délicats reprochaient à Donatello d’incarner ses apôtres? Et qui donc a mieux regardé Michel-Ange? Revenez voir, après une visite aux Esclaves du Louvres, celui de Rodin, l’Adam naissant qui hanche de même et déjà si douloureusement sous le poids de la vie qu’il vient de recevoir? Et son Ariane ne dort-elle pas le même et vivant sommeil que La Nuit?
Mais, pour mesurer l’originalité de Rodin dans l’émulation avec «le sublime Michel-Ange», disciple du «grand Donatello», comme on disait alors, comparez le Penseur du Panthéon—oui, celui-là même qu’on appelait tout à l’heure à cette tribune, un pithécanthrope, tout comme fait certain interlocuteur d’un dialogue de Guiglielmo Fennero, auquel un autre répond que derrière toute œuvre de Rodin il y a une idée et qu’il faut avoir des nerfs différents pour chaque artiste—comparez-le à celui du tombeau de Laurent de Médicis.
Dans l’un la carrure puissante, la curiosité réfléchie de la pensée renaissante devant la résurrection de la vie en beauté et de la science, pleine de promesses; dans l’autre, l’idée faisant effort pour se dégager du corps d’athlète qu’elle habite et tourmente, l’anxiété crispée qui convient à la pensée contemporaine, se penchant sur des énigmes plus poignantes—par exemple le problème politique et social du bonheur toujours à l’état aigu, la complicité monstrueuse de la science et de la barbarie contre le droit et la civilisation. (Applaudissements répétés.)
Quelle force suggestive, là et ailleurs, dans le symbolisme des formes, dans toute cette sculpture intellectuelle! N’est-ce pas là créer au sens le plus élevé du mot? Rodin est le poète du marbre. (Applaudissements.)
Son originalité dans l’émulation n’est pas moindre, quand il s’inspire des maîtres gothiques, mais elle est moins facile à entendre et à goûter; elle a même donné naissance à d’orageux malentendus. Mais la beauté de certaines œuvres de cette troisième inspiration n’en est pas moins certaine et moins durable; par exemple, dans ces Bourgeois de Calais où il a fait, en sculpture, avec la convention une rupture aussi éclatante et qui sera aussi féconde que celle de son ami Puvis de Chavannes, en peinture, à l’école du Giotto.
Aux groupes pyramidants, en cadence de ballet, il a osé substituer une bande de figures comme on en voit aux parvis de ces cathédrales dont il a si bien parlé, où chacun des personnages, acteur sincère du drame commun qui les étreint et les unit tous, fait pathétiquement son geste individuel—«chacun à son enseigne», comme disent les rubriques des metteurs en scène de ces mystères dramatiques qui ont fidèlement inspiré le réalisme expressif des anonymes imagiers de notre art gothique. Est-ce que ce pathétique ne prend pas aux entrailles qui s’y laisse aller de bonne foi, comme voulait Molière? (Marques d’approbation.)
Quelque divers, d’ailleurs, que soient les sentiments qu’on éprouve au spectacle de l’œuvre énorme et mêlé de Rodin, comment nier qu’il apparaît, dans vingt chefs-d’œuvre, une puissante et admirable synthèse, toute moderne, au confluent de l’art classique et de l’art gothique dont elle s’inspire tour à tour, sans quitter jamais la nature d’un pays?
Or, la confidence curieuse et suggestive des efforts d’où est sortie une si vaste production, sera faite aux visiteurs du musée Rodin par les ébauches, maquettes et moulages légués aussi par lui à l’État. En offrant le spectacle complet de la laborieuse évolution du maître de céans, ce musée apparaîtra, aux artistes et aux amateurs, riche en formules et en émotions esthétiques. (Applaudissements.)
Le grand public lui-même, qui a l’intuition profonde des passions, s’initiera peu à peu à cet art, grâce à sa sincérité et à son pathétique: il y goûtera de plus en plus ces émotions de la forme expressive, ce frisson du beau que les législateurs de toutes les civilisations, y compris la chrétienne...