Il présente au Salon l’Age d’airain, sa première statue. On l’admet, mais c’est pour crier: «Au voleur!»
M. le président de la Commission.—L’Age d’airain est un chef-d’œuvre.
M. le rapporteur.—Le chœur des écolâtres déclare que l’auteur a triché au jeu et que le torse est moulé sur nature, comme si jamais moulage pouvait traduire la sève, le frémissement de vie qui monte des pieds à la tête de cet éphèbe s’éveillant à la nature. Pour se disculper, l’artiste envoie un moulage du torse du soldat belge qui lui a servi de modèle et donne à comparer.
D’ailleurs, avant cette démonstration par l’absurde, les vrais artistes, Falguière et Guillaume en tête, ne s’y étaient pas trompés et avaient défendu le loyal sculpteur contre cette accusation aussi sotte que perfide. En fait, du premier coup et avec la nature pour seul guide, la nature dont il a dit qu’elle est la «source de toute beauté et que l’artiste qui s’est approché d’elle ne transmet que ce qu’elle lui a révélé», il avait créé un de ces bronzes respirants, à la grecque, dont Virgile parle avec envie. J’ai vu l’Hermès de Praxitèle, sous le ciel d’Olympie, et la vivante poitrine de ce chef-d’œuvre de l’éphébie antique ne respire pas mieux que celle de l’Age d’airain. (Vifs applaudissements.)
Là encore, le coup d’essai était un coup de maître: la maîtrise de Rodin s’y affirmait déjà tout entière.
Je ne passerai pas à cette tribune une revue de l’œuvre de Rodin. Je l’ai esquissée dans mon rapport, pour motiver la décision de votre Commission et selon le mandat exprès qu’elle m’en avait donné.
M. Le président de la Commission.—Vous vous en êtes très bien acquitté.
M. le rapporteur.—Mais si de pareils commentaires peuvent s’écrire, parce que le lecteur sérieux en soutient la lecture en se reportant à la vue des œuvres qui les dictèrent, ils risquent d’ennuyer ceux qui les entendent formuler, en l’absence des œuvres, surtout quand leur esprit est assiégé et leur temps pris par des préoccupations aussi graves que les nôtres. (Parlez! parlez!) J’ai même à vous remercier de l’attention que vous m’avez accordée dans de pareilles circonstances et je m’efforcerai de n’en pas abuser dans ce qui me reste à dire sur la donation Rodin et son auteur.
Je me bornerai à faire sur les mérites de l’œuvre à laquelle est destiné le futur musée, une remarque générale que je motiverai sommairement et qui vient d’être indiquée éloquemment par M. Steeg. La voici: ce prétendu révolutionnaire est, au fond, un traditionnaliste, et des plus fervents.
Un des principaux attraits de son œuvre est justement d’y voir l’émulation constante de son originalité avec les chefs-d’œuvre du passé—classiques, renaissants ou gothiques—pour apprendre de l’art même à franchir ses limites.