Dans l’espèce qui nous occupe, l’État s’engage, en vertu de la donation qui a été faite et que nous allons accepter, à laisser à perpétuité les œuvres de M. Rodin dans l’hôtel Biron ou dans celui qui sera élevé à sa place.

Voici l’article 3 de la deuxième donation:

«M. Rodin aura, sa vie durant, etc., pour y exposer ses œuvres à perpétuité...» Le mot y est. Voilà donc un privilège que nous constituons à M. Rodin, en vertu de ce projet.

Mais il y a un autre privilège sur lequel je veux insister, qui est peut-être plus exorbitant encore que celui-là.

Quand il s’agit de mettre une œuvre au Luxembourg ou au Louvre, il y a une Commission qui juge si l’œuvre est véritablement digne d’entrer dans l’un ou l’autre de ces musées.

Ici, pas de Commission. M. Rodin est seul juge de ce qu’il fera entrer dans le musée Rodin.

M. Rodin est un génie, soit. Je ne contesterai pas ici, parce que je ne tiens pas à me rendre ridicule, le talent de Rodin. Mais ne savez-vous pas, comme tout le monde, qu’un génie commet quelquefois des œuvres médiocres, parfois même au-dessous du médiocre? Nos plus grands génies ne nous en ont-ils pas donné la preuve? Ne savez-vous pas que notre grand Corneille a fait l’Attila?

M. Herriot.—Il reste le grand Corneille! (Très bien! à gauche.)

M. de Lamarzelle.—Je ne dis pas le contraire, mon cher collègue. Mais le bon Horace n’a-t-il pas dit lui-même au sujet d’Homère: «Quandoque bonus dormitat Homerus?»

Il y a une chose non moins incontestable, c’est qu’une faiblesse des plus grands génies consiste à aimer parfois ces œuvres-là plus que les autres, et M. Rodin ne doit pas y échapper. Il doit avoir, lui aussi, une prédilection pour ses œuvres moins bonnes; par suite, l’État va être victime de cette prédilection pour ses enfants bossus. (Sourires.)