Remarquez, du reste, que ses partisans les plus passionnés eux-mêmes admettent très bien qu’il a des faiblesses. Je vous avoue que, dans mon admiration pour cet artiste, je n’ai pas eu de chance! Je me rappelle, il n’y a pas longtemps de cela, que, au moment où le projet a été déposé, je suis allé revoir ses œuvres, et, devant un de nos collègues, qui est un partisan absolu et sans réserve du projet, j’ai dit: «Il y a là des œuvres que je crois contestables, mais il y en a une au moins pour laquelle j’ai l’admiration la plus profonde: c’est la statue du bourgeois de Calais.» Je suis horriblement mal tombé! L’admirateur passionné de Rodin m’a répondu, en effet: «Avez-vous été voir le groupe à Calais?» J’ai dit: «Moi, je n’ai vu que la statue qui est là tout près de nous.» Il m’a répliqué alors: «Mon cher collègue, il ne faut pas juger Rodin par le groupe des Bourgeois de Calais vu à Calais: il fait un effet épouvantable!» (Rires à droite.)
M. le président de la Commission.—Parce qu’on l’a mal placé.
M. le Rapporteur.—Il fallait le mettre au ras du sol, comme il l’avait voulu.
M. Herriot.—Laissez-nous croire que vous avez eu raison! (Sourires.)
M. de Lamarzelle.—Je vous ai dit et je répète encore que je ne nie pas le talent de Rodin; je m’en garde bien!
L’honorable M. Lintilhac nous a avoué lui-même, dans son rapport, qu’il y avait des œuvres de Rodin qui étaient au-dessous de certaines autres; il nous a dit surtout—et c’est le passage de son rapport qui m’a le plus frappé—qu’il y avait des œuvres absolument incompréhensibles. Voici, en effet, l’anecdote qu’il nous a racontée:
«C’est ainsi qu’un jour nous cherchions à nous définir celle qui avait inspiré certaines formes suaves, inachevées, comme ondoyant au creux d’un bloc de marbre, quand une voix murmura derrière nous: «Des ombres vues au fond de l’eau.»
Je ne sais pas ce que c’est, mais, pour moi, ce mot lapidaire—je crois que l’expression est juste—me rappelle cette vieille charge d’atelier, où l’on vous montre un tableau noir en disant que cela représente un combat de nègres dans une nuit sans lune.
M. le rapporteur.—Les ombres au bord de l’eau, voici ce que cela signifie.
La Porte de l’Enfer, de Rodin, présente la pluie des ombres dont parle Dante au VIIIe chant de la Divine comédie et, comme ces ombres incarnent toutes les passions humaines, il en a fait des symboles de douce pathétique. Ces figures au creux du marbre dont je ne cherchais pas la beauté—elle est visible—mais dont je cherchais l’idée, puisqu’il en existe toujours une derrière chaque coup de ciseau de Rodin, c’est la mer glacée que, dans les bréviaires, dans les livres de notre religion on représente constamment, la mer glacée des damnés.