L’importance et la valeur de cette donation se traduisent par ces chiffres:
77 marbres, 50 bronzes, 300 terres cuites, 1.200 modèles originaux, 2.000 dessins ou aquarelles, 60 toiles d’artistes contemporains qui sont signées: Claude Bonet, Renoir, Raffaelli, Cottet, Zuloaga, etc., des eaux-fortes originales de Legros; des antiques: 562 pièces d’art égyptien; 1.094 pièces de céramique antique; 398 pièces de sculpture grecque et romaine; des objets d’art d’Orient et d’Extrême-Orient; 2.000 volumes; les droits d’auteur sur les manuscrits ou imprimés inédits ou non; droits d’auteur sur toutes les reproductions de ses œuvres et, avec réserve d’usufruit, les droits de reproduction par moulage, estampage ou bronze. En outre, par sa dernière donation, car je résume ici les trois donations, celle dont vous êtes saisis aujourd’hui et celles dont vous serez saisis demain, M. Rodin cède tout son domaine de Meudon, meubles et immeubles.
La valeur de ces donations a pu être discutée; elle a été estimée par des experts qui n’ont pas eu intérêt—le Sénat comprend pourquoi—à majorer les prix, à 2 millions et demi. Vous voudrez bien me permettre d’indiquer par un exemple combien cette valeur est plus considérable. Les 2.000 dessins ont été cotés 50 francs pièce par les experts. Or, à la dernière vente, à la vente de M. Roger Marx, un dessin de Rodin a atteint le prix de 700 francs. Il y a quelques mois, avant les donations de Rodin, un amateur, dont je puis dire le nom au Sénat, M. Zubanof, payait 60 de ces dessins 60.000 francs. On peut donc affirmer que la valeur de la donation Rodin est d’au moins du double du chiffre des experts. (Très bien! très bien! à gauche.) Elle représente une valeur de 4 ou 5 millions donnée par ce grand artiste de son vivant.
M. le président de la Commission.—Au moins.
M. le sous-secrétaire d’État.—J’avais employé, à la Chambre, le mot de pèlerinage: ceux d’entre vous qui ont fait le voyage de Meudon, l’ont fait, j’en suis convaincu, pleins de respect pour l’homme qui, là-bas, humblement, modestement, dans une petite maison, continue à vivre comme un ouvrier. Il a écrit: «J’ai vécu toute ma vie comme un ouvrier.» Il a vécu dans l’humble et modeste maison de travail de Meudon comme un de ces grands ouvriers—votre rapporteur le rappelait tout à l’heure—auxquels on ne pardonne pas d’avoir du talent. (Applaudissements à gauche.)
Sur ce point, en effet, se réunissent et se rejoignent les hommes politiques et les artistes. Ceux qui sont à la tête des partis ou qui, dans leur pays, occupent des situations importantes et éclatantes ont toujours trouvé des ennemis dressés contre eux. Rodin les a trouvés lorsqu’il voulait se présenter à l’École des Beaux-Arts, au moment de son premier envoi au Salon. Lorsqu’on veut abattre l’ennemi, il faut l’accuser de tous les forfaits. On l’a accusé d’avoir moulé son Age d’airain.
Il a eu cependant la bonne fortune de trouver aussi toute sa vie des hommes qui se sont dressés contre cette accusation de ceux, peut-être, qui, plus âgés que lui, ne pardonnaient pas à sa gloire! (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Voici les noms de ceux qui sont venus apporter à l’Administration des Beaux-Arts leur protestation indignée parce qu’on voulait déshonorer l’homme auquel on ne pardonne pas d’avoir du talent: c’est Falguière, membre de l’Institut, car il y a aussi à l’Institut des hommes qui sont pleins de respect et d’admiration pour le génie de Rodin; Delaplanche, ancien grand prix de Rome, médaillé d’honneur du Salon; Paul Dubois, membre de l’Institut, directeur de l’École des Beaux-Arts; Boucher, médaillé d’honneur du Salon, commandeur de la Légion d’honneur, qui se dressaient indignés pour empêcher qu’on déshonore cet homme et qu’on l’arrête dans sa route et dans son travail. (Applaudissements.)
D’aucuns se sont élevés contre le projet de loi acceptant la donation d’Auguste Rodin; parmi ceux-là, il y a des hommes pour le talent desquels j’ai le plus grand respect. J’aurais préféré que les sculpteurs dont les noms figurent au bas de la protestation aient laissé ce soin à d’autres et soient restés hors de cause.
On nous a dit qu’ils ne sont que dix, parce qu’il ne faut pas toucher à Rodin, qu’aussitôt les articles de journaux abondent. Ce n’est pas cette considération qui aurait empêché les artistes de faire entendre leur voix.
Ces protestataires ont apporté un certain nombre d’arguments que je n’ai pas retrouvé dans cette discussion.