Ils ont dit: «Vous allez faire à Rodin un honneur tout à fait exceptionnel, que l’on n’a jamais accordé à aucun artiste.» Il y a à cela une raison bien simple: jamais, de mémoire d’homme, un artiste n’a fait un tel cadeau à son pays. Les artistes ont vendu leurs œuvres; ils ont eu raison.
Rodin, lui, qui a des œuvres dans tous les musées et dont la gloire est consacrée par le monde entier, a toujours été hanté par cette idée de garder pour son pays le meilleur de son effort et de son travail, de le grouper, afin qu’il ne soit pas dispersé à tous les vents et de réserver à la France le bénéfice moral de l’effort accompli par lui. (Applaudissements à gauche.)
On a dit que l’hôtel Biron aurait pu servir pour constituer un musée du XVIIIe siècle. Mais les œuvres de ce siècle sont actuellement déposées au Louvre, à Cluny, à Versailles, à Compiègne, et la plupart des donations, surtout celles qui sont au Louvre, ont été faites avec une affectation déterminée au musée. Il est impossible de les reprendre aujourd’hui; au surplus, je suis convaincu que vous ne voteriez pas un crédit ayant pour but de créer un musée du XVIIIe siècle à l’hôtel Biron.
M. Gaudin de Villaine.—On aurait dû en faire un musée de la guerre, consacré aux mutilés.
M. le sous-secrétaire d’État.—Quand on voudra créer un musée de la guerre, je serai le premier à vous prêter mon concours et mon modeste appui. Mais ce n’est pas cette question que nous discutons en ce moment.
Messieurs, je l’ai déjà dit à la Chambre des députés au moment de la discussion de ce projet de loi, il n’est pas question pour moi de créer un art officiel, dans mon cabinet, et de décréter que tel artiste a du talent, au surplus je n’en ai pas la volonté. Mais quand un homme comme Rodin se présente avec la donation dont j’ai indiqué la valeur, escorté non seulement par les témoignages de ceux dont j’ai donné les noms, mais par les témoignages nouveaux que je vous apporte, je n’ai pas le droit, au nom de l’État, de ne pas accepter cette donation, de ne pas demander au Parlement de la ratifier. (Applaudissements à gauche.)
On a vu, dans un journal, un soir, dix signatures de protestation: ce sont des centaines de signatures qui, spontanément, nous sont parvenues en faveur du musée Rodin, et non pas de Paris seulement.
Un argument a été invoqué qui consiste à dire à des représentants des départements: «Vous allez créer un musée à Paris: en quoi cela peut-il intéresser les départements?» Or, la France est solidaire dans les beautés artistiques, comme elle est solidaire dans toutes les nobles causes qui se défendent. Nombre de maires de province ont aussi envoyé leur adhésion.
Je ne parle pas de celui de Lyon qui est acquis à la cause de Rodin, mais ceux de Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nice, Cannes; sur tous les points du territoire, nombreux sont ceux qui se sont étonnés des résistances que rencontrait la création du musée Rodin.
Citerai-je encore une société qui ne passe pas pour révolutionnaire en art, je suppose, la société nationale des Beaux-Arts, que préside M. Roll, qui a comme vice-présidents MM. Jean Béraud et Bartholomé, sculpteur? Voici la lettre qu’au nom de cette Société M. Roll a adressée à Rodin; elle vaut plus que toutes les opinions que nous pourrions formuler: