Une autre chose enviable en lui: c’est la fermeté de ses admirations réfléchies.
Ainsi, s’il déclare qu’il admire Beethoven et Mozart, il déclare avec non moins de vigueur qu’il «s’est carrément ennuyé à Bayreuth!» Aussi, un jour, un critique l’ayant comparé à Wagner,—on n’est jamais à court de sottises!—Rodin n’en fut nullement touché. Bien loin de là!
Pour le théâtre, il a également une estime très médiocre. A vrai dire, il n’y met jamais les pieds; et si, d’aventure, on l’y entraîne, au bout d’une heure il s’y ennuie. Rodin n’est ni suiveur ni mondain; quelle gêne pour sa popularité!
On l’a accusé, quelquefois, de donner son opinion sur bien des choses, sur trop de choses! Mais c’est toujours son extrême politesse qui lui joue ces tours-là! Car, si l’on savait ce qu’il y a de gens, hommes et femmes, journalistes français et esquimaux, bas bleus et amantes de la luxure, qui se présentent à l’hôtel Biron pour les plus cocasses interviews, on serait effaré. C’est un déballage d’histoires saugrenues et de questions bêtes; un salmigondis d’âmes en peine et de cœurs éplorés; c’est un galimatias de sentiments et d’idées usés. Américains et Américaines, surtout, se jettent sur Rodin avec une frénésie épileptique; ils veulent le «chambrer»; ils l’assaillent jusque dans ses retraites; ils le poursuivent sans trêve au cours de ses voyages; ils le harcèlent et le forcent!
C’est l’un de ces reporters en délire qui, par des communiqués spécieux envoyés aux gazettes d’Amérique, proclame qu’il donnera enfin de Rodin, du seul Rodin une image exacte, tout un lot d’impressions, toute une cargaison de documents neufs!
C’est vrai, tout cela montre que Rodin n’est pas un olympien, et qu’il est même plus accessible aujourd’hui qu’au temps de sa forte maturité. Il est simple, accueillant, comme toujours empressé à recevoir qui vient près de lui, même un touriste étranger qui ne veut rentrer at home qu’après avoir visité toutes les «attractions» de Paris.
Et c’est cela qui excite contre Rodin des esprits grincheux, pour qui l’idéal de l’artiste, c’est le mordant et aigre Degas, barricadé celui-là, lesté, en tout cas, si on le rencontre, de mots féroces et cuisants!
Et pourtant, ce n’est pas tout, l’esprit! Quant à nous, nous préférons l’enthousiasme toujours neuf de Rodin, et aussi ce lyrisme particulier que l’on ne connut jamais à travers Degas; ce lyrisme qui, un soir, nous émerveilla, tandis que Rodin nous vantait la «sensibilité» de la pierre, la sensibilité d’un bloc de marbre, par exemple, «qui n’aime pas qu’on le bouscule, qu’on le traite avec violence, et que l’on transporte, que l’on emmène, au contraire, si aisément, si on emploie avec lui la douceur!»
HOTEL BIRON.
UN COIN DE
L’ANTICHAMBRE