Il nous a dit souvent: «J’aime sa sérénité, sa tranquillité méditative devant la vie. Il a repoussé l’angoisse du mystère et toutes ses figures sont animées d’un grand bonheur intérieur, qui ne se trahit jamais par des cris et par des gestes violents. Et comme il savait transposer tous les décors! Bien des fonds de verdure du Bois de Boulogne sont devenus des paysages appropriés à ses graves figures. Ah! c’est un très grand peintre, et c’était un homme de manières exquises. Aussi, j’ai eu un chagrin véritable le jour qu’il n’accorda point son estime à son propre buste que j’avais exécuté. Si, depuis, ce chagrin s’est adouci, c’est que j’ai fortement pensé que la princesse Cantacuzène avait pesé sur son opinion.

«Du reste, je n’ai jamais eu de chance avec tous mes bustes. Victor Hugo, Falguière, Rochefort même, tous me donnèrent de peu réconfortantes paroles. Est-ce que je suis un juge d’instruction trop implacable qui note toutes les tares d’un visage? Je ne sais pas!»

Et la série... continue! Oui, c’est le tour de Clemenceau qui refuse de laisser exposer son buste par Rodin. Et pourtant, que de gens, sauf Clemenceau, trouvent cette œuvre admirable!

Claude Monet, Jules Desbois et tant d’autres artistes en ont été fortement impressionnés, et nous nous souvenons d’avoir causé la même surprise émerveillée en montrant ce buste sans pareil à M. Aristide Briand.

Seul, Clemenceau persiste, lui, à ne point se trouver «plaisant» en ce buste. Les masques chinois qu’il posséda jadis le hantent. Il les retrouve partout. Cependant, on sait que Clemenceau n’a rien, vraiment rien, d’un masque chinois ou tartare!—et c’est pourquoi nous pensons, nous, qu’il glorifiera un jour ce buste, qui, pour le moment, darde son «regard de tigre» dans cette paisible jungle qu’est la rotonde de l’hôtel Biron.

Et Clemenceau fera même bientôt amende honorable, parce qu’il n’est pas possible qu’il ignore plus longtemps tous les nombreux bustes que Rodin exécuta. Et, aussi bien, sur ce point même, personne ne conteste plus le génie de Rodin. Rappelons-nous les bustes Dalou, Falguière, Guillaume, Shaw, Sada Hanako, Fenaille, de Nosti, Fairfax, Henry Becque, duc de Rohan, Mirbeau, Geffroy, Ryan, etc., etc. Accordons que Rodin, tout de même, doit, mieux que quiconque, avoir une opinion lucide, formelle. Or, le buste de Clemenceau lui plaît. C’est le bruyant vieux tribun qui a tort!

Du reste, avec quelle conscience Rodin travaille. Voilà une nouvelle certitude de succès. Que d’épreuves, que de bustes en terre (cinq ou six) pour une seule tête! afin de suivre, pouce à pouce, le patient travail du modelé; afin de s’en tenir surtout à celui de ces cinq ou six bustes qui portera le plus de qualités!

Jamais Rodin n’a exécuté une œuvre proprement dite sans tâtonner! Sans doute, nous l’avons vu réaliser d’extraordinaires esquisses, en un temps invraisemblablement court; mais comptez que ces esquisses-là seront travaillées, fouillées, si elles doivent aboutir à une œuvre. Et elles seront appuyées par quelles lectures, par quelles méditations, s’il s’agit d’œuvres mythologiques ou historiques!

Ah! nous convenons que c’est là, quelquefois, tout un travail préparatoire qui présente de graves conséquences; car, en exemple, c’est bien d’avoir lu le récit de Froissard, au sujet des Bourgeois de Calais, que Rodin en modela six, au lieu d’un seul qu’on lui avait commandé.

Mais c’est parce que Rodin, fils de petits employés, né dans un quartier populeux, se cultiva sans cesse, qu’il est arrivé à sa suprématie. Certes, il n’a jamais méprisé les sujets; il les a, au contraire, interprétés toujours en réclamant à toutes les histoires les figures illustres, les héros, les amants, les victimes, et aussi les aventures des dieux, sans oublier le monde sensuel et turbulent des Nymphes et des Faunes. Sa profonde intelligence lui a permis heureusement d’ignorer l’anecdote,—cette vermine de la Peinture, de la Sculpture et des Lettres.