Des fins de journée d’hiver, quand le poêle de faïence craquait, si par hasard personne ne venait, il nous était donné d’entendre de pénétrantes réflexions sur l’art universel; car jamais barbacole en Sorbonne n’eut son langage imagé, tout fleuri d’épithètes, qui dresse l’œuvre dans toute la plénitude de son caractère.
Ah! le livre sur les musées italiens que Rodin nous donnerait, s’il voulait nous le donner! s’il avait surtout le temps de le dicter; si sa sculpture ne lui prenait pas toujours le meilleur temps de sa vie!
Nous pensions, en l’écoutant: c’est étonnant ce que Venise, Rome, Florence et Naples supportent de sottises de professeurs et de voyageurs! Les Futuristes ont raison, certes, quand ils demandent qu’on détruise de tels prétextes à de si accablantes âneries! Voici Venise, assaillie par les alertes pourchas des amants; voici Rome, qui dégonfle les borborygmes de l’enthousiasme; voici Florence, qui sue l’ennui des touristes; voici Naples, qui crève de la putréfaction des «porcs» cosmopolites! Elles sont maintenant inabordables, ces quatre villes; Marinetti a raison de les appeler «des plaies pourrissantes de l’Italie». Si, encore, on y trouvait, à un moment, la solitude partielle, la tranquillité relative; mais non, les agences vomissent sempiternellement des tribus de crétins, des hordes de mufles, des troupeaux de Canaques. Impossible de s’arrêter quelque part et de regarder en paix. Dépouillé par les cicerones et autres mendiants transalpins, harcelé par les voraces mouches des agences, il faut toujours battre en retraite, fuir, ou, résigné, macérer dans les excréments de la caravane. C’est gai!
La forte pénétration de Rodin, heureusement, nous entraînait bientôt loin de là. C’était maintenant un merveilleux commentaire, à mots coupés, qui situait une œuvre dans l’histoire de l’Art; et je ne sache pas, par exemple, que quelqu’un ait jamais expliqué comme lui la toute puissante originalité du Bernin, qui a pu, dans des chapelles de Rome, à l’insu de la clairvoyance des prêtres, placer des statues «saturées» de la plus vigoureuse sensualité!
Bien mieux, des artistes que nous avons, nous, cessé d’admirer: Gustave Doré et Meissonier, par exemple, Rodin trouve, pour les défendre, des mots qui sont presque convaincants. Il est certain que le premier eut une alerte imagination; mais c’est son dessin mou, son dessin de procédé, qui nous afflige. Avec Dante, il est mal à l’aise, dessinant des personnages sans caractère et trop uniformément semblables; avec Balzac, il ne réussit pas mieux, car il reste tout au bord d’un romantisme truculent que Victor Hugo, dans ses dessins, avait déjà fortement entamé.
Pour Meissonier, nous fûmes vraiment surpris d’entendre Rodin célébrer La Rixe, un soir que nous le reconduisions à la gare des Invalides; Meissonier, c’est-à-dire le peintre qui ne connut jamais le mouvement; et c’était le sculpteur du mouvement qui nous disait: «Mais si, Meissonier a créé de la vie, des gestes. Plus tard, on lui rendra cette justice!» Allez donc vilipender après cela les opinions des bourgeois!
HOTEL BIRON.
UNE SALLE DU
REZ-DE-CHAUSSÉE
Avouons, pourtant, que Rodin est autrement éloquent et persuasif, lorsqu’il s’agit de Puvis de Chavannes.