Oh! sans doute, on ne l’accorde guère à Rodin, la solitude! On abuse de son extrême politesse, de sa bienveillance, de sa peur de refuser un visiteur. On répète aussi qu’il ne se tint point toujours à l’écart des obligations mondaines; on va jusqu’à lui reprocher quelques sympathies—sont-ce même des sympathies?—pour des politiciens; mais si l’on savait combien de gens sont venus à lui, alors qu’il n’allait pas à eux! et que l’on fasse le compte des commandes qu’il reçut de l’État, on sera stupéfait d’avoir un chiffre inférieur à celui qu’obtinrent tant de sculptiers attachés d’antichambre!

Les poètes eux-mêmes ne l’estimèrent pas. Léon Dierx répétait: «Rodin! je ne comprends pas!»; et, un jour que quelqu’un voulait présenter Rodin à Leconte de l’Isle, le second olympien laissa tomber, solennel: «Inutile, monsieur! En fait de sculpture j’en suis resté à Phidias!»

Ne nous étonnons donc pas de sentir que Rodin conserve en lui son âme ingénument passionnée. Pourquoi la montrerait-il? Il aime la sculpture d’un tel amour qu’elle lui a tout pris: cœur et cerveau. Ne nous flattons même pas d’une courte amitié d’un tel homme pour l’un quelconque d’entre nous; elle n’existe pas. Si chaque homme, au fond, est un isolé, Rodin, lui, est emmuré, inaccessible. Si, pour toutes les choses quelconques de la vie, il est «facile à conduire», son cerveau est puissamment armé pour la sculpture, cette autre «divine amante»!

Nul n’a plus volontiers donné ses œuvres. Une fois créées, elles semblaient ne plus compter pour lui; et cela encore fut longtemps un étonnement. Car on sait qu’il n’en va point ainsi dans la cohue des peintres et des sculpteurs. Ou ils tiennent, ces gens, comme à des fétiches, à leurs plus dénuées productions, ou ils ne consentent à les céder qu’à un prix qui permettrait presque d’acquérir un Velazquez ou un Puget. Le cliché: «artiste, esprit large», dans sa vulgarité indéniable, est singulièrement désuet. Il faut s’incliner devant les plus basses œuvres de ces gens-là, se sacrifier pour elles, et, bien entendu, ensuite, s’attendre à être couvert d’injures. Baudelaire, avisé, donnait aux peintres des «cervelles de hameau»; ils ont aussi des cœurs de goujats!

Et encore comme il donnait, sans le plus simple examen, Rodin! C’est ainsi que nous avons vu un sculptier, qui avait reçu de Rodin son buste de Dalou (un de ses plus incontestables chefs-d’œuvre), tailler dans le marbre un autre buste de Dalou, de son cru: les deux bustes, le chef-d’œuvre et le «navet», l’un à côté de l’autre! Après cela, n’est-ce pas?...

Oui, Rodin donnait! ou... on le dévalisait! Le plus pillard de tous, ce fut ce critique d’art, arrivé par un drolatique stratagème à une fonction officielle, et qui, dans son désir d’accumuler chez lui des œuvres de Rodin, allait jusqu’à lui attribuer des vases entièrement exécutés par un autre sculpteur.

Des pillards! Il y en eut bien d’autres, d’ailleurs; et nous regrettons vraiment de ne pouvoir citer le nom de ce notoire collectionneur qui, après avoir fait faire des dessins à Rodin, tricha—le mot est exact!—sur le nombre fixé, afin de pouvoir dérober au maître,—alors peu fortuné—quelques francs, destinés sans doute à la perpétration d’un autre vol.

Ah! disons-le, Rodin n’eut guère à se louer des amateurs! Si l’État français le traita, jusqu’à ce jour, avec la plus extrême sévérité, ces négriers qu’on appelle conservateurs, amateurs ou connaisseurs, ne furent pas plus tendres. Il faut entendre Rodin raconter—sans amertume, je vous assure!—tout un ensemble de sales histoires pour accorder une confiance limitée à ces pirates. C’est l’un d’eux qui bave encore contre Rodin, parce que celui-ci n’a pas voulu lui donner un «amas d’œuvres» pour son musée! Combien c’est touchant!

Avec quel préférable plaisir nous avons passé tant de fins d’après-midi là-bas, dans la grande chambre de l’hôtel Biron, à la lueur des bougies!

Grande chambre, où Rodin se tient habituellement, vaste cabinet de travail plutôt, où il a tapissé tout le pourtour des murs de nombreux dessins à la mine de plomb; où il a fait venir aussi de l’atelier des praticiens, situé tout à côté, des statuettes de plâtre, des marbres et des bronzes. C’est là, qu’à la nuit tombée, nous avons souvent écouté Rodin. Alors il ne parlait plus de toutes les saletés du monde; il vous avait oublié tous les sots, tous les malpropres; il nous disait toutes ses admirations pour telle œuvre vue en voyage ou que lui avait révélée une photographie. Il était si éloquent, si précis, si affirmatif que l’on ne pouvait pas ne point le suivre. Et que de chefs-d’œuvre inconnus il découvrait ainsi, ou qu’il commentait d’une manière tout à fait nouvelle!