Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries… Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société américaine, attirent les regards de l'étranger.
— Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé! quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans prévention… que manquerait-il au bonheur dans cette retraite solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses charmes et ses enchantements?
Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris place auprès de lui…
S'abandonnant à cette impression poétique: — En Europe, dit le voyageur, tout est souillure et corruption!… Les femmes y sont assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche idiot… Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt. Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et pure!… quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a point flétrie! … que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour d'une jeune Américaine?
Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler:
— Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les hommes l'expérience d'autrui…; je suis cependant affligé de voir votre ardeur à poursuivre des chimères… Je pourrais, par un seul exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité; mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre imagination… Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni bienfaits ni injures…
Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de réflexion, s'exprima en ces termes.
Chapitre II
Les femmes
Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7].
Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur beauté parmi toutes les autres.