Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un climat sévère, et les variations subites de la température. On ne peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction cruelle et prématurée [8].
L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle qui leur est donnée chez nous.
En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance, parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux balancements.
En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux; l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans périls sur une mer sans écueils.
Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son pilote sans expérience?
L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence ne lui manque jamais.
Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté. L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop pour être innocente [9]
Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» — Elle plaçait la république au-dessus de tous les autres.
Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison; mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère, tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette impression.
Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une question de sentiment; son goût pour la musique était un fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. — Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais, quand elle en vint à juger successivement les différentes parties du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de discernement; elle avait à son usage une somme déterminée d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution.