Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees. Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et, persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens, quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux que nous attendions.
Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint pour moi l'occasion d'une révélation terrible…
L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des Ottawas qui occupe Saginaw et les environs… Ceux-ci comprenaient combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence à ses anciens habitants… Le plus grand nombre dissimula son ressentiment… Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le cacher…
— «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des
Cherokees…
— «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas assez grandes pour nous contenir tous?
—»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!»
Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant… «Misérable! s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?…» Et, au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds l'Indien Ottawa…
Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas… Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur… Cependant les dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur, et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le défenseur des Indiens… Au nom de Nelson, la physionomie de l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et d'admiration… «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec émotion!…
— «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait me précéder ici… Sa fille Marie, que j'aime, est là… dans cette cabane… Elle est faible, languissante, et je meurs d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur… Son fils Georges n'était pas moins dévoué à votre cause.
— «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement… Georges! le plus courageux des hommes… et le plus infortuné!!»