Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants, celui-ci me dit:
— «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se préparait dans les États du Sud… Lorsque les nègres de la Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle fut pour la révolte une occasion d'éclater… Un vaste complot se forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline du Nord [68].
«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder le mouvement des nègres… J'étais de ce nombre, et l'un des chefs de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh, afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection. Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut résolue.
«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice urbaine.
«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas; chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son père… Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien, l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et consentit à se mettre à notre tête. — «Ma place naturelle, nous dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;… mais je suis trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même cause, celle de la liberté contre la tyrannie… Aussi bien, ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me venger d'un ennemi, l'épée que le poignard.
«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le signal convenu… Mais, chose inouïe! les nègres, au profit desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des terres.
«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher sur Raleigh… Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le nôtre… Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges?
«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?»
Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés. «Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie; tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père… Si jamais tu le revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. — Après avoir prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis vengé!!… Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même…»
Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais seul contre une armée: il fallut fuir… À peine échappé au péril, je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où j'avais vu Georges la dernière fois… mais je ne distinguai plus rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un rouge de sang… je compris alors que c'était une nuit fatale…