Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et des espérances pour les infortunés… Ses feuillets contiennent quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un livre religieux… En lui remettant ce témoignage de mon souvenir, rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point aux malheureux…

«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?… Notre attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages, ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!… Mais non… Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste par le spectacle de mes dernières douleurs…

«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai plus!… Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord m'oublier…»

Elle fit une pause de quelques instants… puis, fixant sur moi un regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes. Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois je n'eusse point provoquées… C'est que, vois-tu, je vais mourir, et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne… Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;… mais sais- tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance d'aimer!…

«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre amie… Je t'en conjure, approche-toi près de moi… Mon Dieu, je te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger… Laisse ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement de ton coeur… Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?… Oh! c'est maintenant qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour la pauvre fille qui t'aimait… Il faut que je te dise une chose que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats… Je fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de bonheur, que ma raison faillit de s'égarer… Cependant je pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie… Mon ami, je te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur était bon…»

Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie: «Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!…» Et les sanglots étouffaient ma voix.

À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une effrayante rapidité… Il était minuit… la fièvre redoublait… Marie tomba dans un affreux délire.

En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées au dehors… la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à nous protéger.

Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré, témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui troublait ma propre raison… seul dans une forêt sauvage, au milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et dans le coeur!… brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur… Les éclairs qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène solennelle… J'étais dans une extase de terreur muette, de désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux de Marie venant à se porter sur moi:

«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!… oh! merci!… vois quel est le courroux du Ciel!… mon Dieu! je suis donc bien coupable!!!»