À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases entrecoupées de soupirs… ces mots: Race maudite, infamie du sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit plus rien.

Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les phases de l'agonie… En cet instant la forêt fut pleine d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables, éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins, les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés, brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel; tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de l'incendie.

À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance au fond de la douleur qui gémit… et de même qu'au dehors, tout était silence autour de moi…

Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché.

Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de mots.

Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée, et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se tait… lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur, dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment exiger d'un ami les brisements du coeur?

Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme.

Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère.

Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement du monde.

Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour soutenir ma faiblesse… alors, il faut se repaître d'amertume et de désespoir… alors, en présence de cet être chéri, tout à l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes m'apparaissent… je crois entendre la voix de Marie qui se plaint… je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton ami,…» Mais ses traits sont immobiles… je cherche la vie sur ses lèvres pâles, naguère si suaves… j'y trouve un froid de mort…