Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se retourne mille fois dans la plaie… accablé sous l'épouvante et la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe…
Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes sens.
Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma léthargie par une main secourable… c'était celle de Nelson. En entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas! pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à s'éteindre dans la douleur!!
Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot. Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait halte, et, comme la violence du courant était accidentellement accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et, soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une affreuse catastrophe.
D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma défaillance… mais bientôt je compris que, pour consoler le malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais qu'il faut encore sentir de même la douleur.
Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel… quelques larmes coulèrent de ses yeux… bientôt il me fallut pleurer seul…
Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie.
Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai reçu… l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque j'ai retenu vos pas… vous en admiriez la construction élégante et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et mystérieuses… mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité, j'en ai fait un tombeau…
Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements… j'ai bu tout entier le cilice d'amertume… j'ai vu la terre s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de l'homme?… Je me précipitai la face contre terre, comme si mon coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien sur la terre… Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu!
Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps, renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie; je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi, Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes, le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure, aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis…. ah! ne pleurez point mon absence… bientôt je serai près de vous; la mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un lien qui ne se brisera jamais.»